Qui sait que, durant toute la Seconde Guerre mondiale, un drapeau américain continua de flotter dans Paris ? Et qu’il flotte encore. Dans l’un des lieux secrets dont la capitale a le chic, le cimetière de Picpus, accessible par le numéro 35 de la rue éponyme à Paris (XIIe arrondissement). Après une cour, après avoir contourné la chapelle qui abrite la statue de Notre-Dame de la Paix, après une allée arborée longeant un parterre de pelouse, moyennant quelques euros, le promeneur découvre cette nécropole privée, dont la gestion échoit à la Fondation de l’Oratoire et du cimetière de Picpus.
Le choix du lieu n’a rien d’hasardeux. Le cimetière côtoie effectivement deux fosses. Deux fosses où reposent les ossements de 1306 personnes exécutées en juin et juillet 1794, lors de la Grande Terreur, avant que Robespierre ne tombe le 27 juillet (9 Thermidor an II). Parmi elles, les seize carmélites de Compiègne, dont le martyre a magnifiquement été transcrit à l’écrit par Georges Bernanos et par la musique grâce à Francis Poulenc. Guillotinées, comme les autres, sur la place du Trône-renversé (actuelle place de la Nation). Durant ce mois, ce sont jusqu’à 55 personnes qui furent exécutées chaque jour, et dont il fallut enterrer le corps : aristocrates, ecclésiastiques, les poètes Chénier et Roucher, mais aussi membres du Tiers état, domestiques, cabaretiers, cordonniers, cultivateurs…
Un lieu secret vite transformé en lieu de mémoire
Les Révolutionnaires réquisitionnèrent donc le terrain, entouré de hauts murs, de l’ancien couvent des chanoinesses de Saint-Augustin vendu comme bien national en 1 792. Les charrettes, chaque jour, passent ainsi la large porte de bois encore visible à l’extrême nord-est de la parcelle, pour, à l’abri des regards, faire l’inventaire des corps et des vêtements qui les recouvrent pour peu de temps, avant l’inhumation. La discrétion de mise n’est cependant pas totale puisqu’une petite fille retiendra l’emplacement des fosses qui aurait dû tomber dans l’oubli.
La parcelle avec les deux fosses est d’abord acquise par une princesse d’origine allemande et dont le frère avait été guillotiné. Dès 1803, un groupe de familiers des suppliciés rachètent toute la propriété de l’ancien couvent et font édifier une chapelle confiée à la naissante Congrégation des Sacrés-Cœurs et de l’Adoration fondée par le père Coudrin et la mère Aymer de La Chevalerie. L’édifice accueille, outre la statue de Notre-Dame de la Paix, d’immenses plaques de marbre, dans les transepts, sur lesquelles sont inscrits par ordre chronologique tous les noms de ceux qui succombèrent aux atrocités thermidoriennes, dont les carmélites, béatifiées en 1906 et déclarées saintes par le pape François en 2024.
Le cimetière de Lafayette
En plus de la chapelle, les familiers ont voulu être enterrés au plus près des fosses, au plus près de leurs proches. Depuis le début du XIXe siècle, c’est donc un petit cimetière qui s’est constitué au fond de la parcelle, avant la sépulture révolutionnaire, où se côtoient les Montalembert, les La Rochefoucauld, les Montmorency et autres des plus grandes familles de la noblesse française. Le lieu est, en effet, réservé aux descendants des guillotinés et aux membres de la Congrégation, dits picpuciens par métonymie, aux côtés de leurs fondateurs et des quatre pères exécutés en 1871 par la Commune (Ladislas Radigue, Polycarpe Tuffier, Marcellin Rouchouze et Frézal Tardieu). Une seule exception : l’historien G. Lenotre (1855-1935) dont l’ouvrage sur le cimetière a longtemps fait référence.
Reste le mystère du drapeau américain mentionné plus haut. Il flotte en fait sur la tombe de Gilbert de La Fayette. Sa belle-mère, Louise de Noailles, née d’Aguesseau, fut de la charrette du 22 juillet 1794. Adrienne, femme du premier et fille de la seconde, morte en 1807, est inhumé dans la première sépulture du cimetière, où le maréchal la suivra en 1834. Quand, au cœur de la Première Guerre mondiale, le général américain Pershing et ses troupes arrivèrent à Paris, ils vinrent honorer celui qui aida à l’indépendance américaine, l’un d’eux prononçant la fameuse phrase "Lafayette, nous voici !" pour signifier leur reconnaissance et leur désir de rendre service pour service en combattant les Allemands. C’était le 4 juillet 1917, jour de fête nationale. Depuis, tous les 4 juillet, la tombe de Lafayette est fleurie par une délégation américaine.
La prière continue à Picpus
L’autre date importante est celle du 14 juin, jour anniversaire des premières inhumations dans la fosse ouverte la veille, en 1794. La Fondation organise tous les ans une messe et une procession jusqu’au lieu de mémoire. Sur lequel veillent, outre les quelques visiteurs avertis, les propédeutes de la Maison Saint-Augustin, année de fondation spirituelle du Séminaire de Paris, les frères et les sœurs de Picpus encore présents, les étudiants du Foyer Lustiger ouvert il y a peu lors de l’inauguration de l’Université Sorbonne Nouvelle, mitoyenne, et les sœurs de l’Enfant-Jésus du Puy-en-Velay, qui occupent une partie de la parcelle, définitivement sanctifiée.
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