À la charnière de chaque saison — les Quatre Temps liturgiques — le corps, l’esprit et l’âme, endoloris par une certaine lassitude, connaissent un sursaut grâce aux promesses contenues en chacun de ces cycles naturels si riches en changements et en nouveautés. L’été est peut-être le moment le plus exaltant pour nous Occidentaux, bénéficiant de cette harmonie de quatre saisons bien définies et ornées chacune de caractéristiques soigneusement ordonnées. Tout être vivant, humain ou animal, a besoin du rythme de cette respiration. En ce qui regarde l’homme, sa vie intérieure est également façonnée par l’irruption de la lumière et du soleil après des mois d’attente patiente et de sevrage.
Le chant des oiseaux
Les bêtes elles-mêmes recouvrent alors toute leur énergie, avec une mention particulière pour les oiseaux qui laissent libre cours à leur chant qui fut plus timide et réservé durant les mois maussades. Dans certaines cultures, l’oiseau est regardé comme un messager des dieux. Nombreux sont les saints qui tissèrent des liens familiers et spirituels avec les volatiles les plus divers car ces derniers chantent la gloire de Dieu, y compris les moins doués pour cela, de la perdrix apprivoisée par saint Jean aux corbeaux de saint Meinrad, à la colombe de saint François de Sales, aux serins et aux oies de saint Joseph-Benoît Cottolengo. En tout cas, les oiseaux enchantent nos étés et sans eux la nature serait bien terne. Ils sont de pures images d’un des traits de l’été : la modestie.
Certes, la nature est alors à son apogée et éblouissante par sa floraison et sa verdure, par les épis mûrs et les arbres chargés de fruits. Pourtant, ce triomphe est discret et s’opère dans ce silence propre à la création lorsqu’elle répond aux lois fixées par Dieu. Chaque créature, selon son essence, obéit aux règles qui président à ce qu’elle est. Tout semble obéir naturellement à ce qui est écrit, à ce qui est inscrit au cœur des choses et des êtres.
La constance de l’été
Nous sommes ici les mauvais élèves car notre liberté dévoyée nous pousse plus que de coutume à ne pas respecter notre nature, à vouloir la dépasser ou la transformer, et alors il nous arrive malheur. La constance de l’été qui poursuit sa route, qui remplit son programme est à l’opposé de notre inconstance, de notre désir d’être sans cesse autre que nous ne sommes. Notre légèreté en ce domaine s’oppose à la gravité avec laquelle les choses et les êtres correspondent à ce pour quoi ils ont été créés. Saint François de Sales souligne avec humour (Discours de l’obéissance) :
D’autant qu’à cette heure nous aimons faire une chose, et tantôt nous ne la voudrions pas regarder. Si nous voulions suivre tous les mouvements de notre esprit, ou qu’il fût possible de le faire sans qu’il y eût du scandale ou du déshonneur, nous ne verrions autre chose que des changements, et quand nous aurions été une heure Jésuite, nous voudrions être une autre heure Capucin, et puis un peu après nous chercherions une autre condition ; et tel qu’il a vécu en bonne paix toute sa vie avec sa femme, s’il eût pu la changer l’eût fait une douzaine de fois ; voire même jusque-là, que si nous pouvions, nous changerions de père et de mère, tant cette inconstance de l’esprit humain est extravagante : mais il la faut arrêter avec la force de nos premières résolutions.
Ne pas nous prendre au sérieux
La luxuriance de l’été dans toute sa gloire ne dépasse pourtant jamais les limites du bon goût et de la modestie, de la constance et de la paix. Nous sommes les seuls êtres à verser dans l’excès, le ridicule, l’outrancier, à changer sans cesse d’avis, tout simplement parce que nous pouvons user de notre liberté et que, souvent, nous ne respectons pas les cadres de notre nature. Le cadre estival nous invite cependant à plus de réserve, à ne pas nous prendre trop au sérieux car le propre de toutes les choses de l’été est d’être fugace, de passer si vite, de se faner, de flétrir et de disparaître dans un soupir, telles ces fleurs chantées par Rilke :
"Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses ;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.
Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette sœur
en d'autres roses absente."
(Les roses)Le temps des cerises, avant d’être un poème révolutionnaire, est une célébration de ce qui est si fragile, si gracile, tandis que "gai rossignol et merle moqueur
seront tous en fête" (Jean-Baptiste Clément).
L’accueil spirituel de l’été
Nous gagnerions à imiter ces oiseaux, ces fleurs, ces fruits qui, tous, se donnent le temps d’un éclair, qui ne retiennent rien pour eux ; tandis que l’homme creuse des fondations et s’installe en un lieu à jamais, l’été, en tout ce qui le compose, n’est habité par aucune prétention à durer ou à éblouir. Il se sait éphémère et il embrasse cette condition dont il n’existe aucune échappatoire. Dans sa simplicité, il conduit au bonheur même l’âme la plus récalcitrante, le cœur le plus douloureux. Il emporte tous les suffrages sans jamais faire campagne et attirer à lui les esprits hésitants. Il lui suffit d’être ce qu’il est pour recevoir des hommages et des marques d’attachement et d’affection. Aussi faut-il être éveillé, spirituellement, pour l’accueillir dans toute sa richesse et sa variété.
Les paraboles de Salomon rapportent que "celui qui amasse pendant la moisson est un fils sage ; mais celui qui ronfle (dort) pendant l’été, un fils de confusion" (Pr 10, 5). Il faut goûter chaque instant, savourer chaque minute comme un fruit mûr car, rapidement, ce dernier tombera de l’arbre et pourrira, nous plongeant dans le regret et le désarroi. Il faut saisir ce qui ne se présentera pas deux fois à nos yeux. Le poète Yves Bonnefoy décrit ainsi l’été fugitif :
"L'été : un éblouissement comme est la neige,
Celle qui vient légère et ne dure pas,
Et rien de nous n'en trouble la lumière
D'eau qui s'est condensée puis s'évapore."
(Les Planches courbes)
Laisser passer en soi l’été, si léger, si ténu, est comme une purification de l’âme. Sa lumière devient nôtre et elle nous baigne tout entier. Les fabulistes nous l’ont enseigné : l’été est le temps pour engranger, pour entasser le grain nécessaire aux autres saisons : "Pourquoi, pendant l'été, n'amassais provisions ? — Je n'en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. Les fourmis lui rirent au nez : — Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver" (Ésope, Fables ; nous connaissons mieux l’adaptation par Jean de La Fontaine). Notre Seigneur nous a enseigné qu’il était nécessaire de savoir lire les signes des temps comme nous sommes attentifs aux premières rumeurs de l’été tant espéré : "Apprenez la parabole prise du figuier. Quand ses rameaux sont encore tendres et ses feuilles naissantes, vous savez que l’été est proche" (Mt 24, 32).
Le seul été qui dure
Le seul été qui dure est celui de la Résurrection du Christ. Le balancement des saisons projette une image de ce que sont les cycles de notre âme et de notre vie intérieure. Nous nous plaignons souvent de ne connaître que ténèbres et froidure car nous ne prenons pas le temps de relever les prémisses de la lumière et de la chaleur annoncées. La façon dont nous abordons l’été, dont nous contemplons la beauté de la nature et de tous les êtres vivants révèle aussi l’état intime de notre être. Que le soleil estival nous aide à jubiler intérieurement, en faisant nôtres, par exemple, les vers d’un Claudel toujours jeune :
"Tant de gaîté, tant de rire,
La caille qui tirelire,
Le bœuf et le gros cheval
Qu’on mène chez le maréchal,
Comme un enfant à mon cou
Le baiser du vent sur ma joue,
Tant de clarté, tant de mystère
Tant de beauté sur la terre,
Tant de gloire dans les cieux,
Que plein de larmes le vieux
Poète reste à quia.
Alleluia !"
(L’Aube de juin)
Telle est la clameur de l’été : Alléluia ! Qu’elle résonne ensuite au fil des jours, y compris au sein de nos hivers personnels.











