M comme mortification… Trop souvent la sainteté apparaît comme un exercice de privations, un renoncement mortifère à tout et à tous, qui privilégierait les souffrances aux plaisirs, la douleur au bien-être, l’affliction à la joie, la mort à la vie. Un tel point de vue obscurcit la réalité vécue par les saints. Rien n’est plus inexact que de rapprocher la sainteté du mépris du réel. Dolorisme et tristesse ne viennent pas de Dieu. Le christianisme, religion de l’incarnation, est voie de sanctification mais non de rejet catégorique du monde. "Un saint triste est un triste saint", disait saint François de sales au XVIIe siècle.
Amoureux de la montagne
Ainsi, la vie de Pier Giorgio Frassati est un exemple probant d’amour de la vie et de la joie en Dieu, une vie de prière, de don de soi et de charité. Son amour de la vie est manifeste à chaque instant. Le futur saint est un sportif accompli qui éprouve de la peine lorsqu’il est contraint de rester chez lui pour préparer ses examens. Amoureux de la montagne, en laquelle il voit la signature du Créateur, il multiplie les courses en altitude, contemple les sommets, plonge ses mains dans l’eau des torrents qui se reflète dans l’azur…
Se souvenant du rôle joué par la montagne dans la Bible, il parcourt la Vallée d’Aoste non comme un simple randonneur mais tel un alpiniste averti, dévalant en hiver à ski les pentes enneigées à grande vitesse et remportant des médailles lors d’une compétition de descente. Le Club académique alpin italien a accueilli sa candidature avec enthousiasme. Nous comprenons l’attirance spirituelle de saint Jean-Paul II lorsqu’il découvrit, encore jeune prêtre, la biographie de Pier Giorgio.
Ami dans le Christ
Le futur saint n’est pas un randonneur amateur. Équipé d’un matériel de type professionnel, membre du célèbre Club alpin italien, il gravit des sommets à près de 4000 mètres, comme la Grivola (3969 mètres), dans le massif alpin du Grand-Paradis, dont le sommet ne fut atteint pour la première fois qu’en 1859. En 1923, pèlerin des sommets, il effectuera l’ascension du pic de Mucrone, où une croix venait d’être plantée, entièrement à jeun...
Amoureux de la vie, don de Dieu, le saint l’est également par la place privilégiée qu’il accorde à l’amitié, féminine comme masculine, sans distinction. Mais nous passerions à côté du sens qu’il donne à cette amitié si nous négligions la portée spirituelle que Pier Giorgio donne à celle-ci. À ses yeux, un tel sentiment n’est pas affaire de passions humaines, d’affects vagues, marqués du sceau de la subjectivité et de l’inconstance, mais de foi : le seul véritable ami de l’homme, c’est le Christ, parfait modèle de ce que devrait les échanges amicaux, de cœur à cœur. L’amitié selon Pier Giorgio est christologique. Dans ses conditions, il accueille, encourage et aide ses ami(e)s sans jamais se détourner ni faiblir. Sa fidélité absolue envers eux force le respect. Il met en relief en ce début du XXe siècle l’amitié de Jésus pour ses apôtres, appelés non plus ses "disciples", mais ses "amis".
La Société des Types louches
Une photo de Pier Giorgio, prise quelques mois avant sa mort, lors d’une soirée de la éSociété des Types louches", montre le visage inattendu d’un saint, avec son chapeau de papier improvisé, tenant une bouteille de bière dans les mains. Tel fut Pier Giorgio Frassati. Ce n’est évidemment pas là un signe de "relâchement" moral, mais la preuve qu’il accompagnait les siens dans chacun des aspects de leur humanité, partageant rires et moments de tristesse, pleinement solidaire d’eux.

Fondée le 18 mai 1924, la Société des Types louches se réunit périodiquement. Des dîners sont organisés entre les membres qui sont tous des amis chers. À ces occasions, Pier Giorgio, surnommé "Robespierre", prête main-forte pour préparer les repas, avouant une connaissance pour la cuisine. Mais cette sensibilité culinaire ne fait pas de Pier Giorgio un gourmand qui ferait de la nourriture un absolu. Le 6 septembre 1923, il demande à son ami Antonio Severi sa recette de crème aux marrons, non pour s’en délecter lui-même, mais pour partager ce mets avec les pauvres de Turin. En mai 1925, il passe commande de victuailles de qualité, non pour se rassasier de produits onéreux, mais pour préparer l’une des fameuses soirées de la Société des Types louches ; macaronis, rôti de veau, légumes, gibier, asperges au beurre, gâteaux divers, fruits et "plusieurs vins en abondance" figureront au menu ce soir-là.
La charité de la main tendue
Pier Giorgio use des biens de la terre comme autant de richesses offertes par Dieu, susceptibles d’être équitablement distribuées aux nécessiteux. Sa sainteté tient avant tout dans l’amour qu’il porte au Christ, amour grâce auquel il voit en chacun l’image de Jésus souffrant, et tisse ainsi un réseau de bienveillance et de bonté à l’égard de tous. Sa charité, tout entière évangélique, est cette main tendue à l’homme.
Pratique










