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Les intox existaient déjà au temps de saint Paul

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Chantal Reynier - publié le 28/06/25
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Ragots et fake news circulaient abondamment à l’époque des apôtres. L’exégète Chantal Reynier, auteur de "La Rumeur et l’Épître, Info et intox au temps de saint Paul " (Cerf), montre comment l’Apôtre des nations s’efforçait de déjouer les pièges de la foule, plus sensible à la désinformation qu’à la raison.

À Lystres, colonie romaine perdue dans les montagnes de Lycaonie, Paul vient de guérir un paralytique dont il a remarqué la foi. Cet épisode des Actes des Apôtres peut éclairer notre réflexion sur les mécanismes de la séduction et du vedettariat dans l’Église (Ac 14, 18-20). La foule est en train d’écouter Paul, cet étranger originaire de Tarse, de passage dans la cité avec le chypriote Barnabé. Elle assiste en direct au miracle. Elle s’écrie alors dans sa propre langue : "Les dieux, sous forme humaine, sont descendus parmi nous !" Pour elle, Paul et Barnabé sont des dieux. Barnabé, c’est Zeus. Quant à Paul, il ne peut être qu’Hermès, le dieu qui voyage, le porte-parole des autres dieux. Ces deux divinités appartiennent au monde religieux et culturel des Lycaoniens. Elles sont vénérées dans la région. Elles sont même associées au culte de Philémon et Baucis, ce couple de vieillards dont on raconte qu’il a précisément accueilli ces divinités. 

On ne peut faire grief à ces païens auxquels Paul et Barnabé s’adressent pour la première fois de raisonner ou de réagir en fonction de leur culture. Ils ne connaissent pas le Dieu de la Bible. Ils comprennent une seule chose : Paul parle et a le pouvoir de guérir… comme Hermès. Il faut donc le vénérer. La guérison est un tel bienfait que la nouvelle parvient aux oreilles des prêtres du temple de Zeus-de-devant-la ville. Aussitôt, ceux-ci préparent des taureaux ornés de guirlandes afin de les offrir en sacrifice, avec la foule. Juste réaction car la santé recouvrée est un bien si précieux qu’il faut en remercier les dieux. Voilà Paul et Barnabé pris au piège de leur réussite et de la "médiatisation". 

Au nom de la raison

Que faire ? Pour dissuader la foule de les considérer comme des dieux, ils déchirent leurs vêtements. Par ce geste fort, ils se mettent sur un plan d’égalité avec les Lycaoniens en protestant : "Amis, que faites-vous là ? Nous aussi, nous sommes des hommes, soumis au même sort que vous." Le sort dont il est question ici ne désigne pas le hasard ou le destin, mais la simple condition humaine. Les apôtres "souffrent de la même façon" que les Lycaoniens. Ils sont "pris dans la même fragilité" qu’eux. C’est aux êtres humains qu’ils sont semblables, pas aux dieux. La foule avait dit "les dieux, sous forme humaine", c’est-à-dire "les dieux devenus semblables à des hommes sont descendus parmi nous". C’est au nom de leur humanité commune que les deux apôtres essaient de ramener la foule à la raison. 

Paul, en rappelant leur appartenance à la condition humaine, ne cherche pas pour autant à minimiser son geste et ses paroles. Cependant, il fait tout pour ne pas attirer les regards sur lui ; il ne se complaît pas dans ce que la foule considère comme un succès personnel. Avec Barnabé, il ne se met ni au centre ni en position de surplomb. Il situe avec justesse son geste en se référant à la nécessité d’ "annoncer" l’Évangile. En pleine terre païenne et hostile, il a l’audace d’affirmer : nous sommes "des hommes qui vous annoncent d’abandonner toutes ces vaines idoles pour vous tourner vers le Dieu vivant qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve". Paul encourage les personnes à se tourner vers "le Dieu vivant et véritable" (1 Th 1,9), le Dieu qui donne la vie, le Dieu qui libère des idoles. 

La foule n’aime pas la vérité

Mais la foule n’aime pas la vérité, ni cette liberté-là. Elle a besoin d’événement sensationnel pour se trouver des raisons de vivre. Elle préfère les manipulateurs qui la flattent et qu’elle flatte. La guérison du paralytique n’est pas un succès personnel qui permettrait à Paul et à Barnabé de retourner l’opinion en leur faveur, eux qui sont poursuivis sans relâche depuis qu’ils ont quitté Antioche. Paul ne cherche pas à profiter du miracle pour échapper à la lapidation que la foule déçue, alliée aux juifs venus de la ville voisine d’Iconium, lui inflige alors le laissant pour mort. 

Confronté aux foules séduites par son discours et ses actes, l’apôtre n’entre pas dans leur jeu. Il s’en tient à la réalité de sa condition de créature. Il sait que sa parole ne se réduit pas à sa parole personnelle. Elle est fécondée et portée par l’Esprit saint. L’autorité de Paul est une autorité déléguée, reçue non des hommes mais de Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ. Aux références culturelles qui engagent la foule dans un chemin de superstitions, Paul oppose la liberté de l’Évangile. À la foule qui réclame des signes merveilleux, Paul répond par le don de lui-même. 

Donner sa vie

Comme Paul, les disciples du Christ doivent apprendre à déjouer les pièges du succès. Nous ne devons jamais oublier que l’annonce de l’Évangile ne se mesure pas à la lumière des projecteurs, des sondages ou à l’aulne de la rumeur publique. Elle est liée à la mesure de notre engagement à la suite du Christ. "Annoncer l’Évangile est une nécessité qui m’incombe" (1Co 9, 16), dit Paul. Être témoin, ce n’est pas se glorifier de ses éventuels succès mais donner sa vie en adhérant au Crucifié. Martyr, en grec, signifie témoin.

Pratique

Chantal Reynier, La Rumeur et l’Épître. Info et intox au temps de Paul, éditions du Cerf, coll. "Lire la Bible", 2025, 298 pages, 21,50€
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