Alors qu'un fragile cessez-le-feu est en vigueur depuis 48h entre Israël et l'Iran, le cardinal Dominique Mathieu, archevêque du diocèse de Téhéran-Ispahan se confie sur ce qu'il a vécu pendant cette "guerre des douze jours".
Quarante-huit heures après le cessez-le-feu entre l’Iran et Israël, le cardinal Dominique Mathieu raconte pour l'agence I.Media la façon dont il a vécu "la guerre des douze jours", un conflit qui se termine par un accord fragile, "basé sur la dissuasion et non sur des accords négociés à la table de discussion", estime-t-il. À la tête du diocèse de Téhéran-Ispahan depuis 2021, le franciscain belge de 62 ans ne disposait d’aucune protection particulière pendant cette période durant laquelle il a poursuivi sa vie de prière dans une quasi-solitude. Celui qui a participé en mai dernier à l’élection du pape Léon XIV à Rome développe l’invitation du nouveau pape à une "paix désarmée et désarmante".
Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous aujourd’hui ?
Cardinal Dominique Mathieu : Douze jours de guerre asymétrique, auxquels s'ajoute l'invitation d'un troisième belligérant sur l'échiquier, se terminent par un cessez-le-feu fragile, basé sur la dissuasion et non sur des accords négociés à la table de discussion. Nous sommes bien loin de l'établissement d'un respect mutuel et d'une confiance réciproque. À ce stade, il n'y a pas encore de place pour la réconciliation. Nous en sommes toujours au droit à l'autodéfense, même de manière préventive. La paix ne pointe pas encore à l'horizon.
La moitié de la population qui avait quitté la ville pour des endroits plus sûrs, mais précaires, est retournée ou est en route pour revenir.
Pouvez-vous nous décrire votre quotidien des derniers jours et l’atmosphère qui règne actuellement à Téhéran ?
Lors de la guerre des douze jours, le planning quotidien dépendait fortement des attaques et des ripostes, qui me privaient presque toujours du sommeil nocturne. Je célébrais l'eucharistie selon la convenance des quelques fidèles qui n'avaient pas déserté la capitale. La prière des heures et les repas dépendaient des circonstances ; mais chaque soir, moi-même et un étudiant africain en médecine, que j'hébergeais parce que le dortoir universitaire avait été touché par un drone, consacrions une heure à l'adoration devant le Saint-Sacrement, avec comme intention la paix dans le monde et dans nos cœurs.
Comme nous ne disposions pas d’abri et qu’aucune sirène d’alarme n’était activée, nous cherchions nos informations sur les districts touchés "de visu" depuis la terrasse en toiture, ou en suivant, lorsque disponibles, les nouvelles sur les réseaux sociaux, en appelant des amis et connaissances, ainsi qu’en tendant l’oreille pour discerner les bruits annonciateurs d’une attaque. Depuis 48 heures, le cessez-le-feu est entré en vigueur, et bien que fragile, il tient pour le moment. La moitié de la population qui avait quitté la ville pour des endroits plus sûrs, mais précaires, est retournée ou est en route pour revenir. Les rues, qui pendant le conflit étaient désertes, sont de nouveau animées et regorgent d’activités, comme si rien ne s’était jamais passé.
Quelle lecture spirituelle faites-vous de votre présence en Iran en tant que cardinal à la tête d’une toute petite communauté de catholiques latins, et ce alors que le pays sombre dans une actualité tragique ?
Dans les ténèbres de la guerre, où la violence semble dominer, la voix du Christ nous rappelle que la véritable grandeur réside dans le service et le sacrifice. Mon rôle devenait alors une vocation encore plus profonde : celle de témoigner de l’amour inconditionnel de Dieu, même au cœur de la tourmente. Ce sacrifice n’est pas seulement une offrande personnelle, mais une réponse à l’appel du Christ lui-même, qui a dit : "Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15:13). En temps de guerre, ce sacrifice s'est manifesté dans l'hébergement de gens en quête de sécurité, dans le soutien aux fidèles isolés, et dans la prière fervente pour la paix. Il s’agit d’un acte d’amour désintéressé, qui transcende la peur et la souffrance pour témoigner de la foi en la promesse divine. Ce sacrifice n’est pas vain, car il incarne la lumière de l’espérance qui brille dans l’obscurité. En étant proches des victimes, on devient un instrument de la paix divine, rappelant que même dans la destruction, la bonté et la compassion peuvent triompher. En ces moments-là, la vie témoigne que la véritable grandeur ne réside pas dans la puissance ou la richesse, mais dans la capacité de donner sa vie pour le bien de l’humanité. En méditant cette réalité, on se sent invités à suivre l’exemple du Christ : faire de notre vie un sacrifice d’amour, surtout dans les moments d’épreuve. Car c’est dans cette offrande sincère que réside la véritable force de la foi, la promesse d’un avenir où la paix et la justice triompheront enfin.
Vous avez participé à un conclave qui a élu le pape Léon XIV. Ses premiers mots ont été consacrés à la paix. Dans un monde qui bascule dans ce que le pape François nommait la "troisième guerre mondiale par morceaux", que peut faire l’Église pour œuvrer à la paix ?
Dans un monde dominé par le surarmement et le déclin de la diplomatie, l’Église peut œuvrer pour la paix en incarnant une paix désarmée et désarmante, comme l’invite le pape Léon XIV. C'est une paix qui n'impose pas, mais qui invite, qui ne combat pas, mais qui apaise. Au-delà de l’abolition des armes, elle doit favoriser la paix intérieure par la prière, la compassion et le dialogue. Elle doit encourager la réconciliation, la justice et l’amour, en transformant les relations humaines pour bâtir un bien-être durable. En servant les plus vulnérables et en prônant le pardon, l’Église doit montrer, sur l'exemple de Jésus-Christ, que la véritable force réside dans la capacité à aimer et à désarmer les cœurs, pour une paix profonde et durable.
*L’Iran compte plus de 80 millions de musulmans et quelque 2.000 catholiques latins.