Les ordinations sacerdotales ont traditionnellement lieu le dernier samedi de juin. C’est l’occasion de se pencher sur les chiffres : en hausse ou en baisse par rapport aux années précédentes ? Cette année, il est en légère baisse. 90 prêtres devraient être ordonnés en 2025 en France. C’est très en dessous (de toute façon) des "fournées" d’il y a cent ans ou même seulement cinquante ans. Mais quelle importance ou quel intérêt ces variations ont-elles ?
Quel besoin de prêtres reste-t-il ?
Certains diront qu’il faudrait plus de prêtres — beaucoup plus. Ils ont sans doute raison, mais il semble difficile de se faire écouter sur la place publique quand on entreprend d’expliquer pourquoi. On pense généralement que ces militants inconditionnels et à plein temps sont là simplement pour maintenir une emprise ou du moins une influence de l’Église sur la société. Qu’une mission ait été confiée par le Christ à ses apôtres et transmise par eux à leurs successeurs et à ceux que ces derniers s’associent, c’est une idée qui repose sur une perception devenue marginale (si ce n’est élitiste) d’une des spécificités catholiques du christianisme.
D’autres constatent que cette raréfaction du clergé reflète assez logiquement l’effondrement de la pratique religieuse et l’ampleur de la sécularisation. En gros, les curés qui restent sont assez occupés par le petit nombre de ceux qui ont encore régulièrement recours à eux et, en même temps, ces prestataires de service répondent tant bien que mal à une demande populaire (assez naturelle mais résiduelle) de sacralisation des moments décisifs de la vie. Sans compter que, parmi les croyants qui persévèrent, il en est pour estimer que cette pénurie pourrait être un atout, puisqu’elle incite les laïcs à prendre leur part de la mission qui est celle de toute l’Église (et pas seulement des ministres ordonnés, mâles et célibataires).
Une fascination qui reste inexpliquée
Ces différents points de vue sont compréhensibles, mais ils sont loin de justifier l’attention annuellement portée dans les médias aux ordinations sacerdotales. Si la nécessité des sacrements et donc de prêtres pour les administrer s’est estompée dans la plupart des consciences, si les chrétiens sont devenus si minoritaires que l’exercice du pouvoir au sein de leurs petites communautés n’a plus guère d’enjeu qu’anecdotique, alors serait-ce le mode décalé d’une vie chaste, obéissante (à l’évêque du lieu et au pape) et pauvre (dépendant des dons des fidèles) en vigueur dans cette caste qui suffit à retenir l’attention ?
On peut en douter. Car ces exigences, dont certaines sont jugées irréalistes ou réputées mal respectées, ne sont pas propres au catholicisme. Elles se retrouvent plus ou moins chez les serviteurs du culte d’autres religions, et encore dans nombre de vocations particulières, y compris profanes, qui requièrent une certaine ascèse. Alors, pourquoi les prêtres de l’Église latine continuent-ils d’intriguer, voire de fasciner, au point que l’on dénombre soigneusement chaque année combien de nouveaux rejoignent leurs rangs qui s’éclaircissent ?
Au quotidien et dans les crises
Peut-être pour une raison que les jeunes hommes bientôt ordonnés ne saisissent pas forcément, et que leurs confrères plus expérimentés n’entrevoient pas tous si nettement. Ce qui, en effet, met le prêtre à part n’est pas une théologie qui échappe assez largement à la plupart des gens qui ont affaire à eux ou savent qu’ils existent sans avoir envie de les fréquenter. Ce n’est pas non plus la radicalité de la discipline à laquelle ils se soumettent. C’est plutôt que la relation avec eux peut avoir une qualité exceptionnelle et atteindre un niveau décisif de vérité.
Ce n’est bien entendu pas le cas chaque fois que l’on rencontre un prêtre. C’est le plus souvent dans un cadre ecclésial, pour des affaires pratiques : d’intendance, de gestion, d’organisation. Mais il arrive que ce soit sur des sujets qui touchent de plus près. Pas seulement quand la foi est sollicitée, sur un point un peu délicat du dogme, ou lorsqu’à l’église le célébrant dit "je" au nom du Christ, avec une acuité particulière dans le dialogue du sacrement de la réconciliation. Mais aussi dans les échanges pour préparer un baptême, un mariage, des obsèques. Et encore à l’occasion d’une épreuve, quand un soutien est bienvenu et que le curé ou l’aumônier appelle ou se présente parce qu’il a été informé et passe prendre des nouvelles.
Embrigader ? Non, éveiller !
Il va de soi que "l’homme de Dieu" n’est pas toujours là quand on serait prêt à l’entendre, qu’il ne trouve pas toujours les mots qu’il faudrait, et que sa personnalité peut masquer ou déformer une partie essentielle de ce qui le porte et le dépasse. Il n’est pas à exclure non plus que quelque démon s’en mêle. Mais la personne en difficulté familiale, professionnelle ou de santé sent bien que, même si cet homme-là qui l’écoute n’est pas tout-puissant, même s’il peut être berné, le mal qu’on lui cacherait ne guérira pas. En un mot, l’échange avec un prêtre incite à une sincérité, une honnêteté, une lucidité qui ne sont pas si communes vis-à-vis de soi-même.
C’est sans doute pourquoi, d’une certaine façon, ce personnage dérange et inquiète. On craint l’emprise qu’il peut acquérir, et ce n’est pas sans raison puisque (redisons-le) le Tentateur ne chôme pas. Reste qu’il ne peut pervertir que du bien sans le rendre indésirable. Ce qui fait que la figure du prêtre demeure comme un idéal ou au moins une nostalgie dans un contexte sécularisé, c’est sa disponibilité, son désintéressement. Quoi qu’on redoute (ou attende) et quels que soient les risques, on sent bien qu’au fond, son rôle n’est pas de dominer ni d’embrigader, mais d’aiguiser le regard sur soi-même, d’amener à s’interroger et à faire des choix.
Un impact intérieur bien plus qu’extérieur ou social
Ce n’est donc pas tant dans la vie sociale que le clergé catholique a un impact. C’est avant tout, sans que les sociologues et les historiens sachent l’étudier, dans la vie intérieure et privée, sans y enfermer et au contraire en approfondissant l’horizon jusqu’à l’infini hors d’atteinte. Le curé, le vicaire ou l’aumônier n’apporte pas des solutions magiques. Ce n’est d’ailleurs pas lui-même qu’il impose (ce qui n’empêche pas des amitiés électives et durables avec des paroissiens), et il est remplaçable : il aura des successeurs, même s’ils sont moins nombreux et donc moins proches. En tout cas, son rayonnement ne repose pas sur sa seule personnalité, mais sur le fait que sa vocation, son état ou sa condition éveille et interpelle.
Cette autorité n’est pas uniquement due aux renoncements formels (célibat, obéissance, dépendance économique) qui singularisent le prêtre. L’aura n’est pas davantage fondée sur son savoir en théologie et autres sciences religieuses, ni sur la considération dont jouissent dans toute culture les gardiens du sacré, des traditions et de la morale. Mais l’identifier au vêtement ou au signe distinctif qu’il porte amène à se situer vis-à-vis de la foi qu’en quelque sorte, sans prêcher ni célébrer, il incarne déjà, que l’on ait conscience de ne pas en vivre assez intensément ou qu’on la rejette, avec entre-deux toute la gamme des possibilités : moment de vérité.
L’intercesseur
Le prêtre mérite le respect même des incroyants dans la mesure où sa disponibilité à tous est perçue comme s’enracinant dans un au-delà qui n’a rien de contraignant et offre même l’espérance d’une libération. Ce témoignage est d’autant moins menaçant qu’il est perçu ne pas comporter que des enseignements, des rituels et des normes de comportement, mais s’avère inclure, dans l’isolement régulier face à Dieu, le devoir préalable et prioritaire d’intercéder sans relâche pour le prochain — dans tous les sens de "pour" : en sa faveur, mais aussi en son nom et même à sa place, afin de lui ouvrir le chemin qu’il ne peut se frayer ni seul ni collectivement.









