Le 2 juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une proposition de loi présentée par Gabriel Attal comportant un article unique ainsi rédigé : "La Nation française élève, à titre posthume, le capitaine Alfred Dreyfus au grade de général." Il faut se méfier de l’unanimité : elle préside souvent à une forme de niaiserie. Elle révèle presque toujours la faillite du débat. S’il y a pensée unique, c’est parce que la pensée est étouffée par les bons sentiments. La peur de n’être pas conforme à la morale éteint les esprits. Nous sommes très exactement dans cette situation.
Un contresens
L’affaire Dreyfus est un scandale d’État qui a durablement abîmé la France. L’antisémitisme est un crime qui n’est jamais mort, même et surtout quand il change de camp pour faire son nid dans l’extrême-gauche. Tout cela n’est pas anodin. Mais est-ce une raison pour demander à la loi de s’occuper de ce qui ne la regarde pas ? Dreyfus a été réhabilité de longue date par l’autorité qui l’avait calomnié : la machine judiciaire. C’est logique et cela devrait suffire.
La loi est faite pour fixer une norme, obligation ou interdiction, pas pour réécrire l’Histoire. Derrière l’apparent bon sens qu’il y a à réparer une injustice historique par le tour de passe-passe d’un article de loi, se cache un contresens. Le Parlement, même unanime, même pétri de sa supériorité morale, ne peut pas changer le passé. Il se doit de l’assumer. Comme disait François de Sales, le passé ne nous appartient pas, il appartient à la miséricorde de Dieu. Que la loi se mette au-dessus des faits, se donne le droit de les réécrire, et c’est la vérité, et donc la liberté qui sont offensées. L’Assemblée décide de promouvoir par la loi Dreyfus général de brigade en sachant parfaitement que cela n’aura aucune incidence sur les droits de ses héritiers, aucun impact financier ou administratif, aucun effet juridique.
Jeanne d’Arc marquise
On se demande d’ailleurs pourquoi aucun député n’a eu l’idée d’un amendement proposant de nommer Dreyfus général de division plutôt que général de brigade. Ou de promouvoir par la même occasion Jean Moulin préfet de région. Ou Paul Valéry (qui a dû interrompre ses études de droit par la faute de son service militaire, la République est tellement fautive !) conseiller-maître à la Cour des comptes. Ou Bertrand du Guesclin maréchal. Ou Jeanne d’Arc marquise. Ou Vercingétorix Grand-Croix de la Légion d’honneur. Ou le disciple Matthieu inspecteur général des finances. Ou le facteur Cheval directeur-adjoint des Postes. Comment parler de transmission quand ce qu’il convient de transmettre à nos enfants est une vérité historique mouvante, revisitée en fonction de la mode ? Le monde numérique efface chaque jour davantage la frontière entre le vrai et le faux, inutile d’en rajouter avec des lois puériles. Blaise Pascal avait raillé la manœuvre des religieux de Ratisbonne qui avaient obtenu du pape Léon IX, au XIe siècle, un décret pontifical déclarant que le corps de saint Denis n’était pas inhumé en France mais dans leur propre monastère. Pascal y voyait le comble de l’absurde. Que dirait-il aujourd’hui ?
Le refus de regarder les choses en face
Certes, c’est une par loi que le général d’armée Catroux, radié par l’État de Vichy, a été réintégré dans la première section de son grade en 1968. Mais Georges Catroux était alors vivant et la loi a été adoptée pour des motifs exclusivement concrets : restituer à ce grand chef ses droits à pension. Rien de tel pour le capitaine Dreyfus. Le capitaine Dreyfus sera pour toujours connu comme "capitaine". Il sera pour toujours symbole d’une ignominie qui a divisé les familles et sali l’honneur de la droite catholique, malgré Péguy et pas mal d’autres. Messieurs les députés n’y peuvent rien. Les éditoriaux de La Croix resteront ce qu’ils ont été. Faudra-t-il rebaptiser "rue général Dreyfus" les rues "capitaine Dreyfus" ? Faudra-t-il en débattre dans les conseils municipaux ? La sottise politique commise par l’Assemblée nationale unanime traduit un mal très daté, le wokisme. Notre monde postmoderne refuse de regarder les choses en face. Il croit l’homme capable de changer la réalité historique comme il peut changer de sexe. Danger ! Espérons que le Sénat, saisi à son tour de cette proposition de loi, aura assez de force pour se montrer humble.









