Cinquante. C'est le nombre de catholiques français qui vont être béatifiés prochainement. Ce vendredi 20 juin 2025, le pape Léon XIV a approuvé le décret reconnaissant le martyre de ces hommes morts dans des camps de concentration durant la Seconde guerre mondiale. Leur cause en béatification avait été ouverte en 1988, portée par le diocèse de Paris, au nom de l’Église en France. En 2018, le diocèse annonçait la fin de l'enquête diocésaine à leur sujet et sa transmission à la Congrégation pour les causes des saints, à Rome. Fidèles jusqu'au bout à la foi catholique, ils étaient laïcs, séminaristes, prêtres, frères, scouts. Mais qui étaient donc ces "martyrs de l'apostolat" tués sous le joug nazi ?
Le plus jeune n'avait que 19 ans, et le plus âgé 49 lorsqu'ils ont été envoyés dans les camps de la mort et y ont été tués en "haine de la foi". Ils avaient été réquisitionnés dès l’automne 1942 afin de travailler en Allemagne, au titre du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.). Tous ont été arrêtés, internés ou exécutés en raison du soutien qu'ils ont apporté aux travailleurs : sacrements, groupes d'entraide et de réflexion, groupes de jeunesse constitués clandestinement...
Parmi eux, le père Raymond Cayré (1915-1944). Ordonné prêtre en pleine guerre, le 28 janvier 1940, Raymond Cayré était originaire de Puylaurens, dans le Tarn. Ancien sergent motocycliste, il repart au front après son ordination et est fait prisonnier en juin 1940. Interné au Stalag VI G à Bonn, il devient aumônier de neuf kommandos de travail. Malgré les interdictions nazies, il poursuit un apostolat clandestin avec l’équipe catholique de Cologne. Il est arrêté par la Gestapo en août 1944, accusé de subversion et emprisonné à Brauweiler. Déporté à Buchenwald en septembre, il contracte le typhus. Le 22 octobre 1944, affaibli, il tombe dans une fosse, couvert d'excréments, et meurt gelé après avoir été arrosé d'eau froide par les nazis.
"J’offre ma vie pour la France, j’accepte le sacrifice que m’envoie le Bon Dieu." Pierre de Porcaro
Aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années. Né à Toulon en 1922, Joël d’Auriac rêve d’être officier et prépare l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. Déjà scout et routier, il met toute son énergie dans ce mouvement de jeunesse avant d'être requis pour l’Allemagne en juillet 1943, où il est envoyé dans une usine d’armement alors que son propre frère combat pour la France. En pleine barbarie industrielle, il refuse de céder au désespoir. Avec d’autres jeunes, il fonde en secret une patrouille scoute, "Notre-Dame de l’Espérance". Mais en 1943, Himmler édite un décret pour interdire les mouvements de jeunesse chrétiens. Dénoncé, le jeune homme est arrêté, torturé. Il ne cède pas. "Je suis tranquille ; je peux dire que je me réjouis d’aller à la mort, car je vais à Jésus-Christ. C’est Lui qui m’a si bien conduit. Je Le remercie de tout mon cœur. Je n’ai qu’un seul souci, c’est celui de ma famille", confie le jeune homme au prêtre avant sa mise à mort. Le 6 décembre 1944, il est décapité à Dresde. Il laisse un dernier message avant l'échafaud à ses amis et scouts :
"Ne soyez pas tristes. Quant à moi, je vais retourner à mon grand ami qui m’attend là-haut… Je vous serre tous, mes bien-aimés, sur mon cœur aussi fort que je le puis. Je vous ai profondément aimés. Soyez remerciés pour la joie que vous m’avez donnée. Grâce à vous, je vais mourir avec joie, le Seigneur près de moi. Ma dernière prière : vivez avec le Seigneur. Il est la Vie. Adieu… Je pardonne aux responsables de ma mort."
Tout aussi jeune que Joël, André Vallée a porté la foi catholique au cœur de l'exil. Il n'avait qu'un an d'écart avec son frère Roger : nés en 1919 et 1920 dans l'Orne, ils sont réquisitionnés à peu de temps d'intervalle pour le STO à Gotha. André, ouvrier imprimeur et militant de la Jeunesse ouvrière chrétienne, y est envoyé le premier et y organise un vaste réseau clandestin de soutien spirituel et fraternel parmi les déportés. Roger est séminariste : lorsqu'il arrive, il aide son frère à monter une section jociste qui comptera près de 60 membres. Constitution d'une bibliothèque, groupe de prière et de réflexion, répétitions de chants... Ils sont arrêtés à Gotha le 1er avril 1944 avant d'être incarcérés à la prison de Gotha. Motif de condamnation : "Par son action catholique auprès de ses camarades français, pendant son service du Travail obligatoire, a été un danger pour l’Etat et le peuple allemand". Roger meurt à Mauthausen le 29 octobre 1944. André, transféré à Leitmeritz, y disparaît fin janvier 1945.
Henri Marannes suit un parcours proche de celui des deux frères Vallée. Comme eux, il alliera foi, fraternité et résistance, jusqu’au don total de sa vie. Lui aussi né dans l'Orne, il s’engage dès l’adolescence dans la Jeunesse ouvrière chrétienne. En 1942, il part volontairement au STO pour remplacer un ami père de famille. À Gera, en Thuringe, il organise une intense vie chrétienne clandestine : entraide, groupes de réflexion, lettres de soutien, messes avec l’aide d’un prêtre prisonnier. Dénoncé, il est arrêté par la Gestapo. Même motif de condamnation que les frères Vallée. Interné à Flossenbürg puis au kommando de Zwickau, il est roué de coups et tué le 4 avril 1945. Il avait 21 ans.
Prêtre et ancien aumônier militaire, l'abbé Pierre de Porcaro (1911-1945) accepte de repartir en Allemagne comme ouvrier volontaire pour exercer clandestinement son ministère auprès des travailleurs français. Il crée jusqu’à 15 cercles d’étude et célèbre des messes dominicales pour les séminaristes. Arrêté pour son apostolat, il meurt du typhus à Dachau : "J’offre ma vie pour la France, j’accepte le sacrifice que m’envoie le Bon Dieu".
Les cinquante martyrs pourront à présent être béatifiés, car la reconnaissance de leur martyre les dispense du "miracle" – guérison extraordinaire attribuée à leur intercession – habituellement exigé pour une béatification.









