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Un maître en larmes

4 min de lecture
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Crédit : Shutterstock | MikhailSk

Image d'illustration d'un homme qui pleure de dos

Quand les larmes de celui qui pleure sont un don pour les autres. L’écrivain Henri Quantin évoque les sanglots d’un vieux maître qui, dans sa détresse, lui donne une leçon de vie.

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Il est assis quelques bancs devant moi et il me semble qu’il sanglote. Celui qui pleure est peut-être encore plus émouvant de dos. On ne voit pas un visage défait, mais seulement le mouvement d’une main dont on devine qu’elle essuie des larmes. Il faudrait ne voir que de dos ceux qui sont en sanglots, pour ne pas violenter leur deuil par la brutalité d’un face-à-face.

Leçon de vie

Il y a trente ans, il a été mon professeur, de ces professeurs qu’on était encore tenté d’appeler des maîtres. Maître provisoire, sans doute, car, ingratitude ou légitime aspiration à respirer ailleurs, l’ancien disciple s’est ensuite abreuvé à d’autres sources. Maître, il le fut, toutefois, et il le reste pour tous ceux dont il a éveillé l’esprit, à l’âge qui connaît certes des enthousiasmes trop rapides, mais aussi des admirations qui font grandir. Cela fait au moins quinze ans que je ne l’ai pas vu, mais j’ai appris qu’il avait perdu sa femme il y a quelques mois, d’un cancer soudain et rapide. C’est elle qu’il pleure, à l’évidence, au retour de la communion, pour cette première fête des pères sans elle, dans ce lieu où il me confiera peu après qu’ils avaient fêté leurs cinquante ans de mariage.

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Pour l’heure, il ne sait pas que je suis là et il ignore surtout qu’il est train de me donner son plus beau cours. Il va de soi que je ne l’avais jamais vu pleurer, que je ne l’avais même jamais imaginé pleurant. Il y a des enseignements dans lesquels les larmes semblent hors-programme ou hors-sujet. Et pourtant aujourd’hui, lui, orateur admiré, bretteur redouté, semblant toujours si sûr de lui devant des élèves intimidés, le voilà remué par de brefs soubresauts de faiblesse. Sans doute est-ce une leçon de vie qu’un professeur ne peut pas délivrer en cours, un enseignement muet uniquement fait de mouvements corporels et de sanglots. M’en voudra-t-il de publier ses larmes — en me gardant bien de le nommer — et d’y lire le cours qui manquait jusque-là à son enseignement ? Une leçon d’amour conjugal qui n’a plus besoin d’expliciter la différence entre le stade éthique et le stade religieux du mariage, parce que ses larmes la révèlent même de dos.

"Heureux ceux qui pleurent"

Leçon d’humanité souffrante, leçon d’amour qui dure, leçon de prière aussi, car ces larmes coulent d’un corps qui vient de recevoir Celui qui a pleuré Lazare et dont la bouche a prononcé les mots qu’aucune philosophie ne pouvait envisager : "Heureux ceux qui pleurent." Dans son orgueil d’adolescente et d’aristocrate, la jeune châtelaine du Journal d’un curé de campagne juge "dégoûtant et sale" de pleurer, au point de chercher une autre manière de le faire. "Un jour, lui répond le jeune curé, tu comprendras que la prière est justement cette manière de pleurer, les seules larmes qui ne soient pas lâches."

Dans certaines circonstances, les pleurs semblent prolonger le cri de détresse des psaumes, ce cri que nul ne pousserait s’il savait qu’il n’y avait absolument personne pour l’entendre.

Dans certaines circonstances, les pleurs semblent prolonger le cri de détresse des psaumes, ce cri que nul ne pousserait s’il savait qu’il n’y avait absolument personne pour l’entendre. C’est ainsi qu’Anne Lécu, religieuse dominicaine et médecin de prison, interprète le fameux "don des larmes" de la tradition médiévale : "Cela dit d'abord que les larmes sont à recevoir comme un cadeau. Elles sont un cadeau parce qu'elles signifient la présence de quelqu'un. Je pense que l'on ne pleure pas quand on est vraiment seul."

Un don de Dieu

Les larmes, don discret de Dieu. Cela vaut bien sûr avant tout pour celui qui pleure. Il arrive pourtant que les larmes versées soient aussi une leçon pour les autres, la transmission muette de ce qui habite un être, mais que sa pudeur ou ses masques sociaux préfèrent ne pas laisser paraître. Ces larmes-là sont un don pour ceux qui les surprennent.