Les tensions entre Israël et l’Iran ne sont pas nouvelles, mais leur recrudescence récente fait aujourd'hui craindre une escalade régionale incontrôlable. Dans la nuit du 12 au 13 juin, Israël a lancé une attaque d'ampleur contre la République islamique d'Iran, visant plusieurs infrastructures nucléaires et militaires, avant une riposte de Téhéran. À la rivalité ancienne de ces deux puissances s’ajoute un contexte explosif : guerre à Gaza, frappes ciblées, menace nucléaire… Pour comprendre les ressorts profonds de cette confrontation et ses implications géopolitiques, Aleteia a interrogé Sylvain Gaillaud, docteur en histoire, chercheur associé au laboratoire Sirice à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, spécialiste des relations entre les États-Unis et l’Iran. Entretien.
Aleteia : Quelles sont, selon vous, les causes profondes de l’escalade actuelle entre Israël et l’Iran ?
Sylvain Gaillaud : Il faut distinguer les causes profondes des déclencheurs récents. Sur le plan historique, l’inimitié entre Israël et l’Iran trouve ses racines dans la Révolution islamique de 1979, qui a renversé le Shah, alors allié proche des États-Unis et partenaire discret mais stratégique d’Israël. Sous le régime impérial, les services de renseignement des deux pays coopéraient étroitement. Avec la fondation de la République islamique d’Iran, un changement de paradigme radical s’opère : l’idéologie chiite devient un pilier du régime, et les dirigeants iraniens adoptent une rhétorique de confrontation contre “le Grand Satan” (les États-Unis) et “le Petit Satan” (Israël). L’État hébreu devient dès lors un “ennemi intime” à abattre, un anti-modèle perçu comme une menace existentielle pour la survie même de la République islamique. Cette hostilité de fond s’est cristallisée autour du programme nucléaire iranien. L’Iran poursuit sa nucléarisation, tandis qu’Israël, qui dispose d’un arsenal nucléaire non officiellement reconnu, y voit un danger majeur. Cette rivalité latente alimente depuis des années une tension constante. L'arrivée de Benyamin Netanyahou au pouvoir a aussi joué un rôle décisif. Il instrumentalise régulièrement la question nucléaire iranienne comme outil de mobilisation politique, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale. Déjà en 1996, il alertait le Congrès américain sur une prétendue proximité de l’Iran à l’arme nucléaire — sans apporter de preuve décisive.
L’avenir du conflit dépendra donc, très largement, de la position que choisiront les États-Unis : la diplomatie ou le soutien à Israël, qui se traduirait par une intervention directe ou indirecte.
En 2015, l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne par la communauté internationale (JCPOA) est accueilli très froidement par Israël. Lorsque Donald Trump se retire unilatéralement de l’accord en 2018, au mépris des inspections favorables de l’Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA), Benyamin Netanyahou applaudit après y avoir poussé. Cela redonne un prétexte politique pour accentuer la pression sur l’Iran. Depuis, Israël et l’Iran se livrent à une guerre de l’ombre : frappes ciblées, assassinats de scientifiques iraniens, cyberattaques sur les installations nucléaires… Ces attaques, bien que non revendiquées officiellement, traduisent une hostilité militaire rampante. La frappe israélienne récente sur le territoire iranien, qui a surpris par son timing, était en réalité préparée de longue date. Elle marque une rupture : l’entrée dans une phase plus directe et assumée de confrontation. Cela s’est produit dans un contexte très tendu : début juin, l'AEIA a voté une résolution exprimant son inquiétude face à l’impossibilité de vérifier l’état du programme iranien. L’Iran a aussitôt annoncé le renforcement de son programme nucléaire, offrant à Benyamin Netanyahou un prétexte tout trouvé pour justifier une frappe.
Peut-on encore imaginer une désescalade durable entre ces deux puissances, ou sommes-nous entrés dans un cycle plus profond de confrontation ? Doit-on craindre un embrasement généralisé du Moyen-Orient avec l’entrée en conflit d’autres puissances ?
La crainte principale, à court terme, est celle d’une intervention américaine directe dans le conflit. C’est un point de bascule potentiellement décisif. Pourtant, les États-Unis sont dans une posture ambivalente. Ils ont longtemps affiché une volonté de ne pas s’engager dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. De son côté, l’Iran a clairement indiqué qu’une implication américaine directe entraînerait des représailles : frappes contre les bases et intérêts américains dans la région, actions indirectes par les Houthis au Yémen, et menaces de fermeture du détroit d’Ormuz, ce qui aurait des conséquences économiques mondiales immédiates. En même temps, les dirigeants iraniens savent que toute attaque meurtrière ou massive contre les États-Unis entraînerait une réaction militaire foudroyante. Les États-Unis sont donc aujourd’hui une puissance réticente mais redoutée. S’ils interviennent, cela pourra enclencher une escalade redoutable, au-delà de la seule échelle régionale. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a réuni ce 18 juin un conseil restreint à Downing Street pour envisager les réponses à apporter à une demande de soutien émanant de Donald Trump. D’ailleurs, certains membres du Parti républicain poussent déjà à une réponse militaire forte, tandis que d’autres s’y opposent. Une autre hypothèse, plus probable à court terme, est celle d’un soutien technique accru des États-Unis à Israël : fourniture de missiles capables de frapper les sites nucléaires iraniens profondément enterrés, par exemple. Cela pourrait intensifier le conflit sans pour autant déclencher une guerre ouverte.
Cette misère [en Iran] est à la fois un ferment de fragilité sociale et un catalyseur de révolte. Mais l'éventualité d'un changement est rendue impossible par l’absence de figure ou de mouvement d’opposition unificateur.
L’Europe, quant à elle, reste largement absente du jeu diplomatique, tandis que la Russie soutient prudemment Téhéran sans s’impliquer trop visiblement, préoccupée par ses propres intérêts stratégiques. Les puissances régionales – pays du Golfe, Égypte, Turquie – seraient les premières à souffrir d’un embrasement. Elles se méfient toutes de l’Iran, acteur de déstabilisation à travers ses relais régionaux. Mais elles redoutent aussi un Israël devenu imprévisible depuis le 7 octobre. Sur la question de la désescalade, la majorité des observateurs appellent à préserver les canaux diplomatiques. L’Iran, très affaibli économiquement, aurait tout à gagner à un retour à la table des négociations. Mais du côté israélien, la situation est bloquée : Benyamin Netanyahou ne veut rien entendre tant que le programme nucléaire iranien ne sera pas entièrement démantelé, et même tant que la République islamique existera. Mais cela est impossible sans une intervention américaine directe. Benyamin Netanyahou est donc piégé par sa propre stratégie : il ne peut obtenir ce qu’il exige, mais il ne peut pas non plus reculer sans perdre sa crédibilité politique. D’autant que ses opérations militaires, aussi bien à Gaza qu’en Iran, sont aujourd’hui de plus en plus contestées au regard du droit international. L’avenir du conflit dépendra donc, très largement, de la position que choisiront les États-Unis : la diplomatie ou le soutien à Israël, qui se traduirait par une intervention directe ou indirecte.
Est-ce la guerre d’un homme ou d’un peuple ? Benyamin Netanyahou est-il vraiment suivi par les Israéliens, sur l’Iran comme sur Gaza ?
On ne peut pas dire que ce soit la guerre d’un seul homme, mais il est indéniable qu’il y a une dimension personnelle dans l’engagement de Benyamin Netanyahou contre l’Iran. Le programme nucléaire iranien est au cœur de sa ligne politique depuis ses débuts comme jeune député : il n’a jamais cessé d’en faire une priorité nationale, et un danger vital pour Israël. Les frappes récentes contre des cibles iraniennes ont aussi eu un effet d’écran : elles ont permis de détourner partiellement l’attention de la situation à Gaza, beaucoup moins couverte médiatiquement aujourd’hui, et des tensions intérieures en Israël. Benyamin Netanyahou fait face à une contestation croissante : il a récemment frôlé la censure, et ses relations avec la Cour suprême sont plus que tendues. Cette escalade militaire lui permet, au moins temporairement, de ressouder la population autour d’un ennemi commun. Et en effet, une majorité d’Israéliens reste convaincue de l’existence d’une menace existentielle posée par l’Iran. La société israélienne, profondément marquée par l’histoire et les menaces sécuritaires permanentes, réagit souvent avec une forte cohésion dès qu’un danger extérieur est perçu. Cette logique de mobilisation générale est toujours puissante. La plupart des sondages donnent à 70% le taux d'approbation des frappes sur l'Iran. Le discours sécuritaire, lorsqu’il est bien orchestré, reste mobilisateur, même pour un chef de gouvernement affaibli. Mais ce sentiment est réciproque en Iran : malgré la profonde fracture entre la population et le régime, lorsqu’il s’agit de la survie nationale, les Iraniens — même critiques du pouvoir — peuvent être tentés de se ranger du côté de leur pays. Une part importante de la population — notamment les jeunes — rejette le régime des mollahs, qu’elle juge usé et illégitime, mais elle fait face à une répression féroce, menée par les Gardiens de la révolution. Enfin, le pays traverse une crise économique extrêmement grave : près de deux tiers des Iraniens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, en grande partie à cause des sanctions internationales. Cette misère est à la fois un ferment de fragilité sociale et un catalyseur de révolte. Mais l'éventualité d'un changement est rendue impossible par l’absence de figure ou de mouvement d’opposition unificateur. C’est là toute l’ambiguïté : un peuple à bout de souffle, mais sans alternative politique claire.










