On a appris que le recteur du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris transmettrait ce 15 juin puis le 1er août la bénédiction du pape Léon XIV, à l’occasion d’abord du 150e anniversaire de la pose de la première pierre du monument (en 1875 donc), puis du 140e anniversaire de l’instauration (soit dix ans plus tard, en 1885) de l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement dans la basilique. Cela peut paraître bien naturel. C’est cependant moins évident qu’on pourrait le croire, et il y a même sans doute là sujet sinon à émerveillement, au moins à réflexion.
À partir du XIe siècle
Ce qui est à relever n’est en effet pas simplement que cette pratique se poursuive depuis si longtemps (malgré les vicissitudes sociopolitiques, les guerres et, récemment, le confinement). Ce n’est pas non plus que les coupoles blanches du bâtiment constituent un signe religieux bien visible dans le paysage parisien, au point d’indisposer certains anticléricaux. Ce n’est pas non plus que le culte du Cœur du Christ, qui n’était plus tellement en vogue dans le catholicisme postconciliaire, suscite à nouveau quelque intérêt, grâce à l’inattendue encyclique Dilexit nos (octobre 2024) du pape François. Car l’étonnant, si l’on y regarde d’un peu près, est que cette dévotion si populaire au XIXe siècle ait pris et garde la forme exigeante de la contemplation silencieuse de Jésus présent dans l’Eucharistie.
La symbolique du cœur humain du Fils de Dieu, sur lequel saint Jean pose sa tête au début de la Cène (Jn 13, 23) et qui est transpercé d’un coup de lance au Golgotha (Jn 19, 34-37), n’est guère exploitée jusqu’au XIe siècle. C’est alors que des mystiques commencent à discerner dans le côté ouvert du Christ, à la fois la révélation et la source toujours vive de ce qui l’anime intérieurement, de son offrande de lui-même et de la possibilité de s’y laisser associer. Au XVIIe siècle, le Normand saint Jean Eudes (1601-1680), puis à Paray-le-Monial la visitandine sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), chacun de son côté, donnent à cette relation personnelle avec Jésus des orientations spirituelles et des formes concrètes.
Fécondité du Sacré-Cœur au XIXe siècle
C’est d’abord toute une imagerie, où le Christ dévoile son Cœur à la fois blessé et rayonnant. Les efforts se portent aussi sur l’instauration d’une solennité inscrite au calendrier liturgique, sur des consécrations au Sacré-Cœur de soi-même, des siens, d’une communauté, d’une nation, voire du genre humain entier. Il y a aussi l’Heure Sainte (méditation sur l’agonie de Jésus à Gethsémani), des litanies, la communion du premier vendredi du mois… Il s’agit non seulement de recevoir et de partager l’amour qui jaillit de ce Cœur, mais encore d’implorer sa miséricorde et son pardon pour l’indifférence et même l’hostilité dont il est l’objet. C’est la dimension pénitentielle ou "réparatrice" de la dévotion.
Mais le Sacré-Cœur inspire aussi au XIXe siècle la création de quantité de congrégations où la spiritualité motive des engagements caritatifs (sociaux et/ou éducatifs) et pastoraux aussi bien que contemplatifs, dont les fondateurs sont dûment béatifiés, canonisés ou en voie de l’être. Citons (entre autres et rien qu’en France) : Madeleine-Sophie Barat (1779-1865), Michel Garicoïts (1797-1863), Joseph-Marie Timon-David (1823-1891), Adèle Garnier (1838-1924), Charles de Foucauld (1858-1916)… Il y a aussi les encycliques Annum sacrum de Léon XIII (1899), Miserentissimus Redemptor de Pie XI (1928) et Haurietis aquas de Pie XII (1956).
Deux dévotions parallèles qui finissent par converger
Tout cela n’explique cependant pas pourquoi cette dévotion prend à Montmartre la forme de l’adoration du Saint-Sacrement exposé. Ce culte-là se développe en parallèle — c’est-à-dire indépendamment — à partir aussi du XIe siècle, lorsqu’est mise en doute la présence réelle du Christ à la messe et que le peuple réclame qu’on lui montre l’hostie qui vient d’être consacrée, afin de pouvoir la vénérer. La même foi populaire est, moins paradoxalement qu’il ne paraît, confortée par la négation de la transsubstantiation dans la Réforme protestante. Et elle est encore renforcée par les profanations et sacrilèges de l’ère des révolutions antireligieuses. Si bien que "monter la garde" devant la réserve eucharistique s’avère assez spontanément rejoindre la focalisation sur le Sacré-Cœur comme résistance et remède à la déchristianisation.
Cette interprétation reste cependant un peu courte, car la synthèse a des motivations positives et profondes, et pas seulement défensives ni circonstancielles. Les principaux promoteurs de la piété eucharistique — saint Pierre-Julien Eymard (1811-1868) et la vénérable Théodelinde Dubouché (1809-1863) — ne semblent pas juger nécessaire de miser sur la symbolique du cœur. Symétriquement, le Saint-Sacrement n’est qu’un aspect parmi d’autres dans la spiritualité de Paray-le-Monial. Le rapprochement qui s’opère en 1885 pendant la construction de la basilique du Vœu national ne semble pas avoir été préconçu ni piloté par des personnalités identifiables. Mais on peut présumer qu’il a répondu à des besoins intuitifs.
Affectivité et réalisme
D’une part, en effet, l’attention aux "sentiments" qui animent le Christ ressuscité est portée par une révolution culturelle : l’avènement de l’introspection qui s’esquisse avec les Lumières, s’impose avec le romantisme et est facilitée par l’élévation du niveau de vie : Jésus n’est plus seulement le Seigneur et le Sauveur ; il se fait proche, ouvre son intimité et attend en retour non pas tant des gestes formels qu’une communion consciente et aussi totale que possible avec ce qu’il vit. Or cette relation personnelle, qui implique bien davantage que des observances, comporte une dimension affective dans laquelle on risque de s’isoler, voire de s’enfermer.
Le réalisme de la présence du Christ dans le Saint-Sacrement est alors l’antidote au danger du sentimentalisme. L’hostie exposée n’a pas l’apparence de ce qu’elle est. Elle sollicite la foi et la volonté. Elle stimule l’imagination.
Le réalisme de la présence du Christ dans le Saint-Sacrement est alors l’antidote au danger du sentimentalisme. L’hostie exposée n’a pas l’apparence de ce qu’elle est. Elle sollicite la foi et la volonté. Elle stimule l’imagination. Elle oblige à se rendre compte qu’on n’est pas seul face au Christ, car elle a été "produite" dans et par l’Église, et non pas uniquement pour ceux qui sont là, ni même pour l’ensemble des croyants, mais pour l’humanité entière. C’est, peut-on conjecturer, ce qui a été collectivement saisi, sans qu’il y ait à le formuler didactiquement, pour lancer en 1885 l’adoration perpétuelle dans la chapelle provisoire du chantier de la basilique.
Le recteur de la fin du XXe siècle
Cette perception instinctive a été affinée et consolidée plus tard par Mgr Maxime Charles (1908-1993), recteur du Sacré-Cœur de 1959 à 1985 après avoir fondé en 1944 le Centre Richelieu (l’aumônerie de la Sorbonne). S’inspirant de l’école française de spiritualité du XVIIe siècle, il a souligné que Jésus ressuscité demeure animé des sentiments qu’il a éprouvés au cours de sa vie terrestre, et que ces "états intérieurs" — comme disait le cardinal de Bérulle (1575-1629) — restent connaissables grâce à sa Parole : les Évangiles bien sûr, mais aussi toute la Bible. De la sorte, le Christ eucharistique et vivant n’est pas muet. Ce qu’il pense et ressent peut être découvert, partagé, voire goûté et admiré jusque dans l’humilité.
Mgr Charles laisse ainsi l’adoration biblique du Saint-Sacrement comme accès et participation à ce que le Christ vit toujours en son Cœur. Il a encore pris soin de soutenir cette pratique contemplative par une formation théologique pour les adorateurs (comme déjà pour les étudiants) et d’organiser pour et avec eux l’apostolat où engage toute authentique mystique. On a là une bonne part de ce qui a fait le renouveau du catholicisme au XXe siècle : priorité donnée à la relation personnelle avec Jésus, connaissance de Dieu enracinée dans les Écritures et perpétuellement actualisée grâce à sa présence active dans les sacrements, dont l’Eucharistie est à la fois le sommet et le plus familier, comme l’a reconnu Vatican II (Lumen gentium 11).









