Un des secrets de la vitalité intellectuelle de notre Église latine est la capacité de ses fidèles à s’écharper sur les questions liturgiques. Ne rions pas : ce ne sont pas des querelles accessoires, car la divine liturgie récapitule tout ce que nous sommes. Elle en appelle à l’artiste qui vit en nous, à l’enfant qui frémit encore dans nos vieux cœurs d’adultes, à notre relation secrète avec Celui qui nous a aimés le premier, au temps qui passe, aux amis, aux cousins, et même à notre idée personnelle, à laquelle nous tenons tellement, de ce qui est théologiquement et esthétiquement convenable.
Nos frères orthodoxes ont réglé la question à leur manière : ils ne touchent pas un iota à la forme adoptée une fois pour toutes par Jean Chrysostome. Pas de réforme liturgique pour eux. Ils expriment leurs désaccords avec d’autres procédés, évidemment. Je ne suis pas certain que ce soit moins brutal.
La beauté par surcroît
Le miracle, c’est de voir combien Dieu, à travers nos pires désastres dominicaux, se manifeste à nous. Je me souviens des messes copain-copain des années soixante-dix, de ces cantiques nuls, de ces jésuites marxistes, de cette laideur militante, de cette sourde gêne : Jésus nous y rejoignait quand même. Il se donnait à nous non pas comme nous le voulions, mais comme Il était. Puis le temps a passé. Nous n’étions pas partis. À qui irions-nous, Seigneur ? La beauté est peu à peu revenue dans nos célébrations. C’était une beauté différente. Nous aussi, nous avions changé. Nous avions l’impression naïve de recevoir les dividendes de notre fidélité. Puis nous avons découvert que l’essentiel n’était pas de nous mettre d’accord sur la forme : Dieu nous demandait de nous dépouiller de tout, même de notre ambition esthétique. Seul comptait désormais Jésus Christ, le chemin, la vérité et la vie, mort et ressuscité pour nous. La beauté nous fut rendue par surcroît, à nous qui n’étions pas partis.
Il y a deux jours, j’ai accompagné une vierge consacrée, Servante de la Parole, ma sœur Claire, dans sa dernière agonie sur un lit d’hôpital de Marseille. Beaucoup de ses proches étaient là. Nous lui tenions la main pendant que nous priions avec elle qui nous entendait encore mais ne parlait plus. À peine bougeait-elle la tête. Ses yeux étaient fermés. Nous avons chanté les cantiques de la liturgie du jour. Quand nous eûmes fini, nous avons chanté les mélodies du scoutisme qu’elle avait aimées. Puis le prêtre qui était là a récité à son oreille la prière des agonisants.
Je me suis rappelé la prière du soir que nous récitions parfois, il y a bien longtemps. Elle s’achevait, si je me souviens bien, par les mots : "Et assistez-nous, Seigneur, dans notre dernière agonie." Je m’étais souvent dit que si la prière de ma grand-mère parlait de notre dernière agonie, c’est que nous aurions à en vivre d’autres, tout au long de notre vie. C’était vrai. Et à chacune de nos agonies, le Christ était là. Il nous assistait au-delà de toute querelle liturgique. Ma sœur vivait sa dernière agonie.
Le Ciel descend sur la terre
On la sentait prête à regarder enfin face à face Celui qu’elle avait tant aimé. Elle nous montrait magistralement le chemin où nous allions un jour la suivre. Nous en aurions presque été jaloux. Nous avons enfin dit l’office de vêpres. Sœur Claire a rejoint son Seigneur à l’instant où nous achevions le Magnificat. C’est cela, la liturgie : le Ciel descend sur la terre pour nous faire monter vers le Ciel. La liturgie englobe tout ce que nous sommes. Elle n’est pas un sujet accessoire. Elle est un don de Dieu. Il est sain que nous nous querellions pour elle !










