Le 9 juin 2025, Mgr Pascal Wintzer a publié dans La Croix un article jugé trop timide par de nombreux catholiques. Si on lit attentivement la tribune, on s’aperçoit facilement que l’archevêque de Sens-Auxerre ne cherche pas à soutenir une position relativiste, mais à attirer l’attention sur le fait qu’"il est faux de penser amoraux les tenants de cette loi". En bon français, "amoral" signifie "dénué de morale, étranger à l’ordre moral" : la forme d’un arbre est amorale, c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas à l’ordre de ce qui est moral ou non. Il faut bien distinguer ce mot d’un terme voisin : "immoral", qui signifie "contraire à la morale". Dire d’une chose qu’elle n’est pas amorale, ce n’est pas dire qu’elle est morale, ni immorale, c’est dire qu’elle n’est pas étrangère à l’ordre de la moralité. Le propos de l’évêque est donc de soutenir que les partisans de cette loi ne sont pas "sans morale".
"Moral", "amoral", "immoral"
Parfois nous parlons de "la" morale, comme s’il n’y en avait qu’une. C’est juste en un sens, puisque nous voulons parler alors de la "vraie morale", celle qui est en vérité conforme à ce qui est vraiment bon ou mauvais, juste ou injuste. Mais Mgr Pascal Wintzer attire notre attention sur le fait que les chrétiens ne sont pas les seuls à parler ainsi : lorsqu’un kantien, ou un spinoziste, parle de "la morale", ils parlent de ce qui est pour nous chrétiens "une morale", c’est-à-dire un système organisé de conception concernant ce qu’il est bon ou mal de faire ou de ne pas faire. En ce sens, il y a bien "des" morales, parmi lesquelles on trouvera la morale chrétienne, la morale kantienne, et même la morale nietzschéenne, et mille autres.
Relativisme ?
Certains crient un peu vite au relativisme. Mais il faut faire deux remarques : la première est que la pluralité des morales ne signifie pas nécessairement qu’elles se valent toutes. De ce qu’il y a plusieurs façons de conduire une voiture, on ne peut pas déduire qu’aucune n’est plus dangereuse qu’une autre. La seconde remarque est que toute morale est, dans une certaine mesure, relative. Expliquons cela : ce qui est moralement bon pour un homme ne l’est pas nécessairement pour un lapin. La morale est donc relative à la nature humaine. D’autre part, il y a bien dans nos conceptions morales des choses qui tiennent à notre environnement socio-culturel, comme par exemple à ce que Tocqueville appelle "l’adoucissement des mœurs" : ce qui nous paraissait banal ou possible hier nous effraie parfois aujourd’hui, et nous avons du mal à comprendre pourquoi même des chrétiens ont pu considérer comme juste d’envoyer tel ou tel criminel au bûcher.
Ne crions donc pas trop vite au relativisme lorsque l’on souligne à quoi l’exigence morale est relative.
Lorsque le mot "moral" signifie "conforme à la vraie morale", il renvoie au fait que ce que nous faisons est conforme aux exigences des vertus morales. La justice dit ce qui est dû à tel ou tel. Elle est donc relative à la nature de celui envers qui j’ai des devoirs. La prudence dit ce qu’il convient de faire selon les circonstances : elle est donc relative aux circonstances… et l’on pourrait dire de même de la tempérance et du courage. Ne crions donc pas trop vite au relativisme lorsque l’on souligne à quoi l’exigence morale est relative.
La morale chrétienne est aussi humaine
Il me semble que Mgr Wintzer attire notre attention sur le fait que nous vivons dans une société pour qui le pluralisme moral est un fait qu’il faut prendre en compte, sans se résigner au relativisme, mais sans non plus pouvoir prétendre que le législateur devrait d’office admettre la supériorité de la morale chrétienne : nous ne sommes plus en chrétienté, c’est-à-dire dans une société où le christianisme donne le ton. Mais cela ne signifie pas que la morale inspirée par le christianisme ne puisse être reçue par tous. Dans la mesure où Dieu est Logos, la foi met à la portée de la raison des vérités dont elle peut se saisir, comme la notion de dignité humaine.
Il convient donc d’abord de comprendre la morale moderne : non pas au sens d’être "compréhensif", ni au sens d’approuver. Il s’agit d’en saisir la logique interne : c’est une morale qui pose comme bien fondamental l’autonomie du sujet, et tout le reste en découle : avortement, euthanasie… Cette compréhension nous permet d’en apercevoir les limites, qu’esquisse la tribune : "L’autonomie, je le pense, écrit l’archevêque, conduit à une société d’individus où chacun devient l’autoentrepreneur de son existence et où le faible n’est guère pris en considération".
La force de l’exemple, au service des plus fragiles
Dans un espace public saturé de paroles et marqué par l’agressivité, aux chrétiens de trouver les moyens de manifester que leur morale, c’est-à-dire ce qui inspire leur manière de vivre, est supérieure. Elle l’est à deux titres : d’abord la morale chrétienne assume la morale naturelle, c’est-à-dire la morale inscrite dans la nature humaine, qui est universelle et que tout homme peut reconnaître par sa droite raison (cf. Commission théologique internationale, À la recherche d’une éthique universelle, n. 9-10). Ensuite elle dépasse la morale naturelle, parce que notre nature blessée ne peut s’élever seule sans le secours de la grâce, et c’est pourquoi "la Loi nouvelle de l’Évangile inclut, assume et accomplit les exigences de la loi naturelle" (ibid., n. 112).
Nos sociétés sécularisées ne sont plus nourries par l’Évangile, d’autres morales se sont imposées : ce n’est pas être relativiste que de prendre ce fait en compte. La parole et la conviction restent fondamentales. L’exemple l’est au moins autant : les chrétiens sont particulièrement investis dans les soins palliatifs, le secours aux mères en difficulté, dans les associations caritatives… À eux de montrer qu’ils construisent, par leurs actes, une société plus heureuse, à l’exemple des chrétiens dans le monde romain.

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