Comme l’homme tend sans cesse à déprécier ce qui l’entoure, à ne pas reconnaître son bonheur et à se mépriser lui-même, il réagit généralement en se drapant dans sa superbe, à prétendre être ce qu’il n’est pas, à vêtir des rôles, à user de ses petits pouvoirs sur les autres, pour ne pas mourir de désespoir et d’angoisse. Cela ne signifie pourtant pas qu’il n’aspire pas à être ce qu’il est vraiment, dans l’humilité, mais il dérape, peut-être plus par manque de confiance en soi que par soif absolue d’autonomie. Georges Bernanos le signale : "De toutes les vertus, l’humilité est celle qui se corrompt le plus vite et l’orgueilleux qui a goûté une fois de ce fruit décomposé connaît ce goût du malheur et de la honte que rien ne saurait rassasier ici-bas, que tout le feu de l’abîme ne consume pas au cœur féroce de Satan" (Un mauvais rêve).
L’humilité méprisée par les païens
La vanité qui nous agite serait donc la vertu d’humilité en décomposition. D’ailleurs de nombreux vices sont des vertus devenues folles car déracinées de leur terreau. Il suffit de penser par exemple à Robespierre pour lequel la vertu publique doit être le moteur de toute chose et qui, avec ce principe, instaura la Terreur. Les doctrines et les postures les plus dures tombent dans l’orgueil en maltraitant l’humilité dont elles se targuent. Cela renvoie aussi à la célèbre formule de Charles Péguy sur le kantisme : "Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains" (Victor-Marie comte Hugo). À force de raideur, l’homme court le risque de tomber dans le piège qu’il a commencé par vouloir éviter.
Bizarrement, lorsque l’homme redécouvre la générosité, et encore plus l’amour, l’humilité rentre naturellement dans ses droits : un cœur réellement amoureux est prompt à tous les sacrifices dans l’humilité, sans esbroufe et sans déclaration grandiloquente. Encore faut-il sortir de son ego, renoncer à soi-même, pour entrer dans cette manière d’être. Chesterton explique que l’humilité est un pur produit du christianisme comme ligne de conduite pour tous. Cela ne signifie pas, bien sûr, que les hommes qui ne connaissent point la Révélation ne soient pas capables d’humilité, mais cette dernière est alors souvent un épiphénomène dans une société qui lui est soit indifférente, soit hostile. Pour Nietzsche, l’humilité est le masque de la haine, le symptôme du ressentiment propre à une mentalité d’esclave. Selon lui, le faible n’a pas d’autre option que d’être humble car sa survie en dépend : "Le ver se recoquille quand on marche dessus. Cela est plein de sagesse. Par là il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus. Dans le langage de la morale : l’humilité" (Le Crépuscule des idoles, maximes et pointes). On retrouve là la marque païenne des Grecs et des Latins qui tenaient l’affirmation de soi comme la valeur suprême, ceci afin d’être semblables aux dieux de l’Olympe.
Ouvrir ses horizons
En fait il est vrai que seuls ceux qui se sentent en "sécurité" peuvent être humbles ; en "sécurité", c’est-à-dire abandonnés entre les mains de Dieu. L’humilité ne se gagne qu’à travers cet abaissement si étranger à l’homme et à notre époque. L’humilité va de pair avec la joie, une joie simple qui jaillit de la moindre chose reçue avec gratitude. Les pauvres sont ainsi plus perméables à l’humilité alors que, selon les critères du monde, ils sont les moins en "sécurité". Les égotistes ne peuvent comprendre que fermer sa porte à tout ce qui semble être inférieur condamne à limiter sa connaissance en la réduisant à une sphère minuscule : celle du moi et de ce qui gravite autour. Se détourner de l’humilité est ainsi limiter ses horizons.
Mépriser le mendiant et le scarabée conduit à se priver de l’univers du mendiant et de celui du scarabée. Seul celui qui se penche à la hauteur minuscule du scarabée peut espérer entrapercevoir une miette de ce qu’est vraiment le scarabée. L’entomologiste ne peut pas écraser de son gigantisme l’insecte qu’il désire connaître. Notre Maître a voulu s’identifier aux scarabées que nous sommes en épousant totalement notre nature, sauf le péché, en se réduisant à l’état d’esclavage qu’est le nôtre, justement pour nous en délivrer par son humilité, Lui qui est Toute-puissance. Nous devrions nous souvenir que le point de vue du scarabée n’est pas à négliger. Chaque être vivant est une galaxie à explorer. Chesterton, dans Le Défenseur, dresse l’hommage de l’humilité :
"Un livre fort intéressant, sur lequel nous avons peiné pendant notre enfance, nous a enseigné qu’un point n’a ni surface ni volume. L’humilité est l’art voluptueux de nous réduire à un point, non pas à une chose petite ou grande, mais à une chose qui n’a aucune dimension, afin que toutes les créatures de l’univers nous paraissent ce qu’elles sont en réalité : incommensurables."
La force de l’attention
Pour atteindre ces dernières et pénétrer une part de leur secret, il faut faire voler en éclats nos mesures restreintes, ce que réalisent si facilement les enfants avec leur imagination et leur art de l’observation au ras du sol : un jardin devient forêt vierge, une chambre abrite un royaume, un capricorne se transforme en dragon. Beaucoup d’artistes gâchent leur talent en laissant parler l’esprit de compétition, la jalousie, l’appât du gain, etc. Peut-être créent-ils de cette façon mais ils risquent, en cours de route, d’être étouffés par l’orgueil et de perdre leur âme. Celui qui ne craint pas de devenir petit pourra saisir une partie de la grandeur du monde. Le bonheur des petits poissons n’échappe pas au promeneur qui les regarde frétiller de la rambarde d’un pont, à condition de se pencher, d’être attentif, de se faire un instant, un tout petit peu, poisson soi-même. Celui qui demeure dans sa superbe passera toujours à côté de l’extraordinaire, contenu dans l’ordinaire.
L’attention absolument sans mélange, est prière
Telle est la "petite voie" de la Petite Thérèse : l’appréhension du réel dans toutes ses dimensions, à commencer par les plus modestes, les plus inaperçues. Simone Weil notait que "l’attention absolument sans mélange est prière. Toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi" (Attente de Dieu). L’âme humble, par la force de l’attention, devient riche, tandis que l’âme vaniteuse se replie dans la pauvreté de ses frontières. Ce n’est pas faute d’avoir été enseignés par le Christ, et, malgré tout, nous persistons dans la certitude que nous devons surplomber les êtres, les réduire à l’état d’objets pour faire notre trou en cette vie. Tant d’occasions manquées par notre faute tandis que le scarabée poursuit patiemment, avec entêtement, les tâches pour lesquelles il a été créé, sans prétention aucune de voler la place de l’autre ou de toiser plus petit que lui. Au sein de la lumière de la Résurrection, demeure toujours le Seigneur qui se fait Serviteur et qui lave inlassablement nos pieds en espérant que nous redescendrons humblement sur terre.









