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Regarder le monde qui vient... l’invitation pourrait paraître un peu naïve et trop passive à tous ceux qui s’épuisent à vouloir à tout prix le transformer, ce monde, à l’image de leurs égos dans lesquelles ils enferment volontiers Dieu et toute sa suite. L’Église, depuis le concile Vatican II, évoque souvent les signes des temps. Les baptisés sont invités à les scruter, les repérer, les observer afin de chercher à y répondre, à l’écoute de ce que l’Esprit leur inspire.
"Nous voulons voir Jésus"
C’était après le réveil d’entre les morts de Lazare. Après aussi ce repas donné en l’honneur de Jésus au cours duquel une femme versa sur ses pieds, après les avoir baignés de ses larmes, un parfum de grand prix. Après aussi l’entrée triomphante du Messie dans la ville de David au son des Hosanna et des cris de joie. Au temps où les pharisiens enrageaient de ne pouvoir le faire taire. Au temps où les grand-prêtres payaient volontiers pour avoir sa peau. Au temps où la foule exultait et les puissants tremblaient de colère, où dans la maison d’un riche, une fille de rien était relevée comme une reine. C’est à ce moment précis de l’évangile de Jean, que des Grecs viennent voir un apôtre, Philippe, et lui adressent cette demande : "Nous voulons voir Jésus" (Jn 12,21). La question paraît si simple et si aisée à accueillir. Mais voilà que Philippe va trouver André et, ensemble, viennent le dire à Jésus.
Et les voici, signes des temps, tous ces hommes, tout ce peuple. Il ébranle nos pratiques et interroge nos désirs. Regardons ce monde qui vient, reconnaissons le sourire de celui vers lequel tous se pressent. Ce sourire les regarde.
La parole du Nazaréen avait depuis des années appelé les malades, les pécheurs. Ses mains avaient consolé les prostituées et embrassé les publicains. Il était allé voir les "impurs" en Samarie, et les "chiens de païens" au-delà de la mer de Galilée. Et voici donc, qu’au cœur des pèlerins qui montent à la ville sainte pour la Pâque des juifs, ceux qui sont les plus suspects car tellement grecs, cherchent à le voir.
Ce qu’ils cherchent
Il y a des moments où la voix qui criait dans le désert finit par arriver jusqu’à l’oreille d’un autre qui arpente, lui aussi, les déserts de ses recherches, de ses solitudes, de ses questions sans réponse. Il se passe dans notre pays quelque chose de ce genre. Des hommes et des femmes, jeunes pour beaucoup, ont entendu une voix. Certains la perçoivent comme une promesse, d’autres comme un chemin possible pour une réponse, une rencontre... Et ils viennent. "Est-ce ici ?" "Nous voulons voir Jésus." Ils ne viennent pas d’abord pour nous voir, ils nous abordent parce qu’ils croient — et c’est bien là que réside l’inouï — que nous pouvons les mettre en lien avec celui qu’ils cherchent. Si nous commençons par leur répondre qu’il leur faut adopter nos manières, écouter nos discours, en un mot nous ressembler, nous faisons me semble-t-il fausse route. Ils ne viennent pas parce qu’ils nous trouvent exemplaires ou parce que nous leur semblons géniaux, n’en déplaise aux chantres des "bonnes recettes" pastorales ou des méthodes missionnaires, mais parce qu’ils ont entendu que ceux qui étaient au fin fond des périphéries pouvaient trouver en Jésus ce qu’ils cherchent et qu’ils espèrent. C’est ce "en Jésus" que l’Église doit entendre.
Le corps n’a aucun intérêt s’il cache la tête. Or nos communautés ont parfois tendance à s’exposer d’abord avec leurs rites, leurs théories, leurs points de fixation. Qu’elles écoutent d’abord ceux qui viennent, cherchant à les connaître avant de les enseigner, à les accueillir avant de chercher à les modeler ! N’est-ce pas là le chemin de conversion sur lequel nous devons nous engager en ce temps béni du carême ? Nous recueillons des fruits dont aucun courant, aucune mode, aucun clan ne peut se prévaloir. Car ceux qui viennent, ils viennent de partout et frappent à toutes nos portes.
Signes des temps
Voilà bien l’étonnant : en nous invitant à nous rendre aux périphéries, le pape François devinait sans doute que par sa bouche, l’Esprit nous demandait l’impossible. Nous avons essayé souvent avec une grande bonne volonté, d’aller vers un cercle un peu plus éloigné que le nôtre. Certains, rares, ont voulu pousser plus loin. Mais la pêche était maigre et chacun brandissait son poisson comme un trophée attestant sa bonne orthodoxie ou son zèle supérieur. Ce message, lui, nous survola, il partit de lui-même vers des horizons où nous n’étions pas et dont souvent nous n’avions pas idée. Et il y fut entendu. Et les voici, signes des temps, tous ces hommes, tout ce peuple. Il ébranle nos pratiques et interroge nos désirs. Regardons ce monde qui vient, reconnaissons le sourire de celui vers lequel tous se pressent. Ce sourire les regarde. Il nous regarde aussi et nous invite à murmurer comme une prière fervente pour chacun de nous et pour nos communautés : "Viens Seigneur Jésus, viens communier à nos vies, afin qu’elles puissent être le lieu par lequel tu te présentes à tous, que nous nous inclinions humblement devant ceux qui viennent afin d’être ces ponts qu’ils empruntent pour parvenir à toi."









