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Dieu et le mal peuvent-ils coexister ?

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Shutterstock / Renata Sedmakova

Porte de la cathédrale de Pise, détail.

Ghislain-Marie Grange - publié le 01/06/24

La coexistence de Dieu et du mal est un mystère qui hante l'humanité depuis des siècles. Comment concilier l'existence d'un Dieu tout-puissant et infiniment bon avec la présence du mal ? Invité par l’Institut thomiste de Toulouse, le frère Ghislain-Marie Grange o.p. présente la réponse de saint Thomas d'Aquin : le mal est une privation de bien, permise par Dieu pour en tirer un plus grand bien.

Le problème du mal est déjà présent dans les premiers écrits de la Bible, notamment dans le livre de Job, qui met en scène les réactions des hommes face au mal subi. Job, homme pieux et vertueux, perd tous ses biens et sa famille. Les amis venus le consoler prétendent que c’est une punition divine pour son péché, car Dieu ne punit pas des innocents. Contre ces accusations, Job maintient qu’il n’est pas responsable de son mal et que pourtant, s’il souffre, ce n’est pas non plus parce que Dieu le punit injustement. Son mal lui apparaît comme une énigmedont Dieu seul connaît la raison ultime. Pour Job, il existe une réponse au problème du mal, mais l’homme ne peut pas la connaître entièrement. En effet, si le mal existe, c’est qu’il y a un ordre du monde dont Dieu est l’auteur. C’est-à-dire que si nous sommes choqués de l’existence du mal, c’est que nous nous attendons à ce que les réalités soient bonnes. Plutôt qu’une objection à l’existence de Dieu, le mal est un argument en sa faveur, dira plus tard saint Thomas reprenant l’intuition de Job.

Un problème théologique et philosophique

Après de vifs débats entre Basile de Césarée et les manichéens au IVe siècle, les Pères de l’Église continueront l’entreprise de justification de l’innocence de Dieu. Au XVIIe siècle l’intérêt pour le problème du mal vit un renouveau. C’est à cette époque que naît la théodicée, une tentative de rendre justice à Dieu par la seule raison naturelle. Dans ses Essais de Théodicée, Leibniz soutient que le monde créé par Dieu est le meilleur des mondes et que par conséquent le mal qui l’habite participe à sa perfection. Si le moindre mal manquait à l’univers, ce ne serait pas ce monde qui a été trouvé comme le meilleur par son créateur. Contre cette thèse, Voltaire dans Candide fait ironiquement affirmer à son personnage Pangloss que les malheurs particuliers font le bien général, que plus on souffre, plus on participe à la perfection de l’univers. À la différence de Job qui, par la voie de la raison, saisit l’existence d’une réponse au mal mais reconnaît ses limites, les auteurs de la théodicée prétendent dissoudre les mystères de l’existence à travers la force de la seule raison. 

L’intelligence n’aurait-elle d’autre choix que de démissionner devant ce mystère insondable ?

Face à cette tentation du rationalisme, certains philosophes sont tombés dans l’excès inverse, en affirmant que le mal est tellement irrationnel qu’on ne peut rien en dire philosophiquement. Parmi eux, Gabriel Marcel, philosophe du XXe siècle, soutient que le mal est moins une question théorique qu’un problème pratique et que devant ce mystère, notre intelligence ne peut rien saisir ; à la fabulation, il vaut mieux l’action et l’engagement. L’intelligence n’aurait-elle d’autre choix que de démissionner devant ce mystère insondable ?

La réponse de saint Thomas : le mal est une privation de bien

Dans sa réponse, saint Thomas s’inspire de la philosophie stoïcienne et de sa reprise par saint Augustin. Les stoïciens établissent que le mal est nécessaire à la perfection de l’univers car l’existence des opposés est le principe de l’équilibre de l’univers. Comme dans l’ordre matériel l’ombre est nécessaire pour mettre en valeur la lumière, ainsi dans l’ordre moral il faut le mal pour que le bien existe. Saint Augustin s’approprie cette thèse en la corrigeant : il précise que le mal participe à la perfection du monde non pas parce que l’existence du bien a substantiellement besoin de l’existence de son opposé, le mal, mais parce que Dieu a le pouvoir de transformer le mal en bien. Dieu ne veut pas le mal mais le permet parce qu’il est assez puissant pour en tirer un plus grand bien. En ce sens, le péché originel est une “heureuse faute”, car elle nous a valu un tel Rédempteur. 

Saint Thomas effectue une importante clarification à la thèse d’Augustin, en distinguant la nature du mal de celle du bien. Le mal, à la différence du bien n’est pas une réalité positive, il n’est pas quelque chose en soi. Il est une réalité négative existant en tant que manque d’une réalité positive, d’une réalité qui, elle, existe de soi. Comme l’obscurité est présente quand la lumière n’est pas là, ainsi le péché est un manque à ce que nous aurions dû faire. Il est la privation d’un bien dû, l’absence dans le sujet de quelque chose qui, selon l’ordre de la création, devrait être présent. Le mal est alors une réalité qui découle de l’existence préalable du bien : il est une conséquence, et non pas une nécessité, de l’existence du bien. 

La liberté de choisir le bien

Si le mal n’est pas nécessaire à l’existence du bien, alors pourquoi existe-t-il ? Saint Thomas échappe au danger de démontrer sa nécessité, et en donne des raisons de convenance : sachant que le mal existe, comment mettre en lumière la sagesse de Dieu ? Le Docteur angélique affirme ainsi que Dieu veut communiquer sa perfection infinie à travers sa création. Pour que cette création soit parfaite, il est nécessaire que tous les degrés de bonté y soient représentés, car la bonté de Dieu ne peut pas être représentée adéquatement par une seule créature. Il a ainsi créé des créatures purement corporelles qui ne peuvent pas défaillir dans l’ordre moral (les pierres, les arbres, etc.) et d’autres spirituelles — l’ange et l’homme — qui en sont capables, car elles sont appelées à un plus grand bien qui est celui de Le choisir. Autrement dit, la liberté, qui est la condition de ce plus grand bien, ouvre aussi la possibilité de la défaillance et c’est ce qu’on appelle le mal. En reprenant saint Augustin, Thomas peut donc affirmer que le péché n’est pas voulu par Dieu mais qu’il est permis car Dieu peut en tirer un plus grand bien : que ses créatures choisissent librement d’être en communion avec lui.

Un mystère à contempler

Saint Thomas ne donne pas une réponse définitive et figée au problème du mal, ce qui a été l’écueil de la théodicée. Cependant, il ne nous abandonne pas non plus à une sorte de résignation intellectuelle face à un mystère incompréhensible, comme chez une certaine philosophie existentialiste. Il nous offre plutôt des éléments de réflexion et de contemplation. En tant que réalité négative, le mal ne fait pas partie de la “texture” de l’univers. Il n’est pas un adversaire de Dieu, mais Dieu le permet car il est assez puissant pour en tirer un plus grand bien : la béatitude éternelle. Ainsi, le mal existe bel et bien, mais Dieu demeure bon et tout-puissant.

En définitive, saint Thomas nous montre comment la réflexion sur le mal renvoie à une sagesse qui dépasse la nôtre, par laquelle le Dieu aimant et tout-puissant gouverne sa création. Ainsi, il nous invite à la contemplation du mystère de lumière auquel Dieu nous fait participer.

Pratique

Pour être informé des prochaines conférences de l’Institut thomiste à Toulouse : https://revuethomiste.fr/actu-liste/le-chapitre-thomiste-de-toulouse et https://www.instagram.com/rencontres.thomistes/

Tags:
DiableDieumalphilosophieThomas d'Aquin
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