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La prière de répétition, cette prière qui vous élève

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Henri Quantin - publié le 15/05/24

Comme le recommande la philosophe Simone Weil ou l’écrivain Jon Fosse, la prière de répétition vous élève. De la lente imprégnation à la place donnée au silence, note l’écrivain Henri Quantin, la répétition remplit les mots de la prière dans toute leur plénitude.

“Si tu ne peux pas prier, rabâche !”, conseille le curé de Torcy au jeune curé de campagne de Bernanos. Lucidité spirituelle contre toute prétention au mysticisme spontané et aux révélations privées à flot continu. Une spiritualité de l’abandon mal compris croit trop souvent pouvoir se passer des médiations, du pas-à-pas quotidien, des rames qui évitent que la barque ne dérive dans le sens du courant dominant. Aussi la répétition est-elle une digue utile pour une vie de foi qui cherche à éviter autant que possible les illusions narcissiques.

Une lente imprégnation

Le sens que l’on donne à cette répétition peut toutefois varier, du rabâchage de l’âme exténuée à la lente et attentive méditation. Dire mille fois la même prière peut aussi bien être une manière de se libérer des mots que de s’en imprégner. Chez Simone Weil, la récitation quotidienne du Notre Pèrevisait à éloigner toute distraction : “Je me suis imposé pour unique pratique de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue. Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort, fût-ce d’une manière infinitésimale, je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenu une foi, une attention absolument pure”, explique-t-elle au père Perrin. Sa répétition est donc une lente imprégnation, dans le désir d’une union chaque jour plus pleine à Celui qu’elle prie. Précisons que cela n’a rien à voir avec la concentration, encore moins avec l’effort musculaire, mais que cela relève plutôt d’une ouverture de l’esprit pour accueillir la Vérité des mots de la prière dans toute son ampleur. Un peu comme un comédien répète un grand rôle, sans doute.

Le récent prix Nobel de littérature Jon Fosse présente un peu différemment la nécessité de répéter les prières. Dans Le Mystère de la foi, entretiens sur son itinéraire spirituel traduits par Artège (voir la tribune de Jean Duchesne), il met plusieurs fois en avant le lien possible entre répétition et silence, dans une sorte de fidélité à son passage chez les Quakers :

Pour l’avoir vécu, je trouve qu’il y a beaucoup de ressemblances entre les réunions sans parler des Quakers, cette intensité dans le silence, et la messe catholique avec son intensité et son silence dans la communion. D’une certaine façon, la messe catholique elle aussi est, pour ainsi dire, silencieuse. Oui, vraiment. C’était peut-être encore plus frappant quand les messes étaient dites en latin, jusqu’en 1965. Et même avec la liturgie en norvégien, quand quelque chose a été tant de fois répété, cela devient une sorte de silence. Et ce silence peut nous remplir d’une plénitude insaisissable (p. 68).

La vertu du silence

On comprend que le Norvégien ne goûte guère les cultes protestants qui négligent “ce que seuls l’Église et le Christ peuvent donner” et y substituent “ce que la municipalité et le centre commercial peuvent tout aussi bien offrir aux gens”. Sur ces réunions où le rock prend le pas sur « le mystère de la foi », son jugement est sans appel : “J’avais l’impression qu’on avait tenté de me retirer le peu de foi que j’avais.” La mise en garde vaut sûrement bien au-delà de la question de la musique liturgique.

Le poète, cela va de soi, est un homme qui est aussi sensible au silence qu’aux mots.

Le poète, cela va de soi, est un homme qui est aussi sensible au silence qu’aux mots. Sensible au silence parce que sensible aux mots, tandis que le bavardage mondain, la saturation musicale ou le bruit de fond ignorent les deux. De là l’agacement de Fosse devant certaines expressions qu’un lecteur inattentif ne remarquera même pas : “Ne me qualifiez surtout pas de socialiste chrétien, c’est un des noms les plus poisseux que je connaisse. C’est presque aussi répugnant que les mots créatif, sport, positif, voire ostensiblement chrétien.” Simple mouvement d’humeur contre les modes verbales du moment ? Non, indice qu’un disciple du Verbe fait chair ne peut vivre que douloureusement le triomphe d’une parole mécanique, aseptisée et banalisée qu’aucun silence ne suspend ni ne fait résonner.

Des formulations qui vous élèvent

En ce sens, la prière mille fois répétée est le parfait contraire du slogan martelé et du tube passé en boucle. La répétition liturgique, contrairement à celle du centre commercial, ne banalise pas les mots, elle les guérit de l’insignifiance : “Il faut vider le mot de son sens habituel pour qu’il devienne le Verbe, pour ainsi dire. Le mot doit être empli d’une sorte de néant plein.” Et à propos du Credo, du Notre Père et de l’Ave Maria, qu’il récite “encore et encore […] comme les catholiques l’ont fait avant moi pendant des siècles”, Fosse ajoute : “Ce sont des formulations qui vous élèvent, où les mots sont vidés de leur signification habituelle pour revêtir un sens nouveau.” Le comédien qui répète, là encore, n’est peut-être pas loin.

On ne sait si Simone Weil adhérerait jusqu’au bout à cette expérience de la prière. Notons en tout cas que Jon Fosse, tout en récitant régulièrement le Pater en latin, a écrit comme Simone Weil sa propre traduction (en néo-norvégien, dans son cas). Preuve s’il en était besoin que la répétition, qu’elle vide les mots ou qu’elle les remplisse, n’exclut pas une profonde attention.

Tags:
FoiLittératurePrière
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