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Un Viking à la rescousse !

Jon Fosse

Ole Berg-Rusten / NTB / AFP

Jon Fosse.

Jean Duchesne - publié le 08/05/24

La foi du converti Jon Fosse, prix Nobel de littérature 2023, est toute simple en même temps qu’intellectuellement sophistiquée. L’essayiste Jean Duchesne montre en quoi elle passe mystiquement par l’art et la poésie.

La Norvège n’a que cinq millions et demi d’habitants. Elle n’est indépendante que depuis 1905, après s’être formée du IXe au XIVe siècle (à l’époque des raids vikings en Europe et jusqu’à la Mer Noire et l’Amérique), puis s’être trouvée sous tutelle danoise et enfin, à partir de 1814, suédoise. Évangélisée aux Xe-XIe siècle, elle est devenue luthérienne en 1537 et s’est récemment sécularisée. Et pourtant, ce petit pays, qui n’a pas une, mais deux langues officielles ignorées ailleurs, a fourni quatre lauréats du prix Nobel de littérature, dont deux ardents catholiques, bien que les fidèles de Rome représentent seulement 3% de la population. 

Premiers grands auteurs

Premier lauréat norvégien (en 1903), Bjornstjerne Bjornson (1832-1910) est surtout le chantre du sentiment national qui enfle alors et où les vertus chrétiennes, et d’abord le pardon, sont dûment exaltées. Le jury du Nobel (créé en 1901) aurait pu (voire dû) consacrer le mondialement célèbre Henrik Ibsen (1828-1906). Mais celui-ci était pratiquement paralysé depuis une attaque cérébrale en 1900. Dans son œuvre, on connaît surtout Une maison de poupée (1879, appréciée par les féministes actuels) et Peer Gynt (1876, histoire d’un anti-héros irresponsable). On néglige trop Brand (1866, critique du radicalisme puritain) et Empereur et Galiléen (1873, sur l’empereur Julien l’Apostat qui voulut restaurer le paganisme au IVe siècle et affronte là les Pères de l’Église Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze).

En fait, la première pièce citée est une dénonciation des injustices qui nient l’amour jusque dans le couple. Les deuxième et troisième sont antithétiques, stigmatisant d’un côté la gloriole du fabulateur, et de l’autre l’inhumanité de l’idéalisme intransigeant. Enfin, la dernière illustre la tentation à la fois irrépressible et stérile d’un retour à la religiosité naturelle et préchrétienne. L’empreinte de l’Évangile sur les sociétés et dans l’histoire apparaît assez clairement dans cet ensemble. C’est bien moins le cas chez Knut Hamsun (1859-1952), auquel le prix est décerné en 1920 pour sa critique inspirée par Nietzsche du pragmatisme anglo-saxon et qui se déconsidère à la fin de sa vie en soutenant le nazisme. 

De 1928 à 2023

Mais l’engagement chrétien est manifeste chez Sigrid Undset (1882-1949), lauréate en 1928. Lorsqu’elle se convertit au catholicisme en 1924, mère abandonnée par le père de ses trois enfants dont un handicapé, elle a fait l’expérience des malheurs conjugaux et familiaux qu’engendrent l’embourgeoisement et la libéralisation des mœurs dus au « Progrès » ou à la « Modernité » et qui ont été la matière des romans qui lui ont déjà valu le succès. Mais le genre historique et patriotique où elle s’est aussi lancée lui a fait percevoir les ressources de la foi médiévale et originelle, recentrée et affermie au concile de Trente après le schisme de la Réforme. Avant même la Seconde Guerre mondiale, elle s’impose comme figure nationale et internationale de la résistance à l’hitlérisme.

Son admission dans l’Église catholique en 2013 n’est pas liée à un événement dramatique. C’est plutôt l’aboutissement d’un cheminement.

Le quatrième Norvégien nobélisé (en 2023, soit 95 ans après Sigrid Undset) a lui aussi rejoint l’Église romaine à l’âge mûr. Jon Fosse (né en 1959), dramaturge comparé à Samuel Beckett (1906-1989, prix Nobel en 1969) en raison de l’économie de ses textes où peu d’action et de mots suffisent à soulever les questions les plus profondes, est aussi poète et romancier. Discret et modeste, il se raconte peu et, bien qu’il ne se cache pas, il se garde de se donner en modèle ou d’intervenir dans les débats d’actualité ecclésiale. Il a néanmoins accordé il y a dix ans des entretiens au journaliste Eskil Skjeldal, converti lui aussi, et ces échanges viennent d’être traduits et publiés chez Artège sous le titre Le Mystère de la foi.

Cheminement

Ces conversations ne constituent pas un « Ce que je crois » en bonne et due forme, ni une autobiographie. Jon Fosse explique qu’il ne se sent pas doué pour l’essai ou pour le travail de théorisation universitaire. Il a cependant beaucoup lu et, pour partager ce qu’il pense, il fait souvent référence aux philosophes Martin Heidegger (1889-1976) et Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Mais il reconnaît aussi sa dette envers (entre autres) les théologiens Thomas d’Aquin (1225-1274), Maître Eckhart (1260-1328), Nicolas de Cues (1401-1464) et Rudolf Bultmann (1884-1976), ainsi que les poètes Friedrich Hölderlin (1724-1803) et Georg Trakl (1887-1914), sans parler de Samuel Beckett déjà évoqué, de Franz Kafka (1883-1924)…

Il ne mentionne qu’en passant ses années d’étudiant contestataire, ses galères de jeune écrivain, ses divorces et l’alcoolisme dont il a pu se débarrasser. Son admission dans l’Église catholique en 2013 n’est pas liée à un événement dramatique. C’est plutôt l’aboutissement d’un cheminement, commencé par une « expérience de mort imminente » à la suite d’un accident à l’âge de sept ans, et relancé quand il est trentenaire par une « illumination » inopinée où il s’est « senti tiré vers le haut », emporté et en même temps libre spectateur.

La beauté de la messe

Une étape intermédiaire a été la fréquentation épisodique des quakers, qui (au XVIIe siècle) ont poussé à l’extrême de la non-violence ce qu’avait de juste chez les Réformateurs leur quête de simplicité et de dépouillement. Ce qui, cependant, conduit Jon Fosse au catholicisme est la beauté de la messe : non pas le faste liturgique, mais la communion qu’elle réalise avec non seulement le Christ qui s’offre et associe à son sacrifice salvateur, mais encore tous les membres de son Corps à travers l’espace et même l’histoire. 

On pourrait dire qu’on a là une espèce de « foi du charbonnier ». Elle est effectivement rafraîchissante et stimulante, même si l’on peut avoir d’autres approches et n’être pas toujours d’accord.

Il dit aimer le chapelet et le réciter presque quotidiennement, parce que ce n’est pas une démarche égoïste, étant donné que tout ce dont lui-même et ceux pour lesquels il peut prier ont besoin est déjà formulé dans la prière proposée par la Tradition. Quand il ressent qu’un soutien lui est nécessaire, il fait son signe de croix et, assure-t-il, « ça marche » ! Il prend ainsi, et inconditionnellement, l’Église telle qu’elle est, avec ses dogmes et sa discipline qu’il trouve plutôt cohérents, avec aussi tout ce qu’il ne comprend pas voire désapprouve, parce que, dit-il joliment, il a plus besoin d’elle qu’elle de lui, elle a toujours su s’adapter sans s’altérer, et elle ne pourrait même pas se saborder.

Mystique et mystère

On pourrait dire qu’on a là une espèce de « foi du charbonnier ». Elle est effectivement rafraîchissante et stimulante, même si l’on peut avoir d’autres approches et n’être pas toujours d’accord. Elle est aussi provocante, quand elle déclare que vouloir prouver que Dieu existe est absurde, si ce n’est impie. Mais elle n’est pas naïve. Jon Fosse a beau juger n’être qu’« un bon à rien sur un banc tout au fond », il reste un intellectuel qui se définit comme « gnostique chrétien anti-dualiste ». Entendons par là que la connaissance (en grec gnôsis) du Christ qu’il reçoit bien plus qu’il ne l’acquiert, l’empêche d’opposer l’âme au corps ou la chair à l’esprit. 

Cette démarche repose sur la croyance (et d’abord l’expérience) qu’« on se rapproche davantage de la vérité de Dieu dans le silence que dans la parole, […] dans la poésie, la littérature, la musique et les arts plastiques […] qu’en accumulant des connaissances ». Tous ces raccourcis sensibles et esthétiques, qui évitent les laborieux détours dans les abstractions didactiques, développent une mystique — c’est-à-dire (comme le suggère le titre de ces confidences de Jon Fosse) ce mystère que devient elle-même la foi en tant que reflet en l’homme du mystère ultime qu’est le Dieu unique révélé en son Fils immolé et glorifié.

Tags:
FranceLittératurenorvege
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