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« Quand j’étais chanteur »

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PHOTOTHEQUE LECOEUVRE / Collection ChristopheL via AFP

Michel Delpech

Henri Quantin - publié le 20/12/23

L’épreuve est cruelle, tout comme le public pas toujours indulgent : les effets du vieillissement sur les artistes dont la création passe par le corps. Le destin du vieux chanteur, s’interroge l’écrivain Henri Quantin, n’est-il pas d’accepter que ses chansons survivent dans d’autres corps que le sien ?

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Artiste retraité. Quelque chose en nous juge l’expression étrange. Depuis le romantisme, on peine à imaginer que l’art puisse être un métier ou même seulement une activité rémunérée. On est génie, parce qu’on naît génie. On le sera encore sur son lit de mort. À quel âge les artistes doivent-ils prendre leur retraite ? La question pourrait ouvrir un débat sur le régime des intermittents du spectacle, mais nous pensons ici à un autre aspect, le vieillissement. Cela touche spécialement les artistes dont la création passe par le corps et suppose son bon état de fonctionnement. On ne s’étonne pas qu’un poète et un compositeur créent presque jusqu’à leur dernier souffle. On perçoit en revanche le problème pour un virtuose de la danse, du violon ou de la voix. Comme un sportif repoussant l’âge limité supposé — merci à Novak Djokovic de montrer que la victoire n’est pas interdite après 30 ans —, le chanteur peut rêver d’émouvoir une salle de sa voix après 70 ans.

Le concert de trop

Comment éviter le concert de trop, comme le match de trop ? On sait que cela préoccupe Alain Souchon. À 79 ans, il n’a a priori rien perdu de sa présence scénique et de sa voix, mais redoute d’un peu trop tarder à descendre de scène, comme le fit à ses yeux Aznavour. Le cas de Renaud, dont la tournée actuelle provoque bien des critiques, est assez différent. « Pourquoi on a préféré quitter la salle », titre Le Populaire du Centre à propos de son concert à Limoges le 13 décembre dernier. L’article, toutefois, bien qu’il constate objectivement que Renaud est inaudible et qu’il peine à tenir debout longtemps, n’est pas une démolition en règles. Le journaliste raconte être parti pour ne pas déranger les retrouvailles de ce très vieux couple que forment Renaud et son public. Un public qui pardonne tout à son chanteur préféré, qui vient le soutenir plutôt que l’entendre, qui est là pour chanter à sa place des chansons qu’il connaît par cœur. On comprend que ceux qui cherchent d’abord un moment artistique n’en aient pas pour leur argent, malgré les musiciens présents sur scène. On imagine aisément que les youtubeurs s’en donnent à cœur joie pour trouver des commentaires féroces. Une version sobre serait de parodier les mots de Renaud lui-même dans son duo avec Vianney : « Certains voudraient chanter vieux, c’est une erreur, il faut chanter mieux. »

Le choix de l’imparfait

Pour le spectateur qui reste, il est sans doute difficile de distinguer si l’émotion vient de la compassion, de la nostalgie ou de la musique elle-même. Le vieux fan au bandana rouge ne doit plus trop savoir s’il pleure sa jeunesse, s’il médite les méfaits de l’alcool ou s’il s’émeut pour telle parole sur la fragilité à laquelle il n’avait jamais fait attention jusque-là. Sans doute Renaud partage-t-il bien des sentiments qui traversent son public. C’est peut-être pour cela qu’il a fait sienne la célèbre chanson de Michel Delpech : Quand j’étais chanteur. On se souvient du décor que plante le premier couplet de cette complainte d’un vieil artiste qui regarde en arrière : « J’ai mon rhumatisme / Qui devient gênant / Ma pauvre Cécile / J’ai soixante-treize ans / Je fais d’la chaise longue / Et j’ai une baby-sitter / Je traînais moins la jambe / Quand j’étais chanteur. »

Michel Delpech n’avait pas trente ans, quand il imagina sa vieillesse par anticipation, et il n’atteint jamais l’âge qu’il se donnait. Il manque deux années à Renaud pour atteindre les 73 ans, mais le reste coïncide étrangement avec le « je » qu’il reprend. « Quand j’étais chanteur » : le choix de l’imparfait est éloquent. Les différentes réactions aux concerts de celui qui admet implicitement qu’il ne chante plus résument nos sentiments face aux événements passés : hommage à ce qui a été, constat amer de ce qui est perdu, ironie qui exorcise l’angoisse ou ricanement qui cherche à faire diversion. Qu’on nous permette de ne pas ricaner du vieux Renaud, même s’il est temps que le chanteur prenne sa retraite, pour que ses meilleures chansons traversent d’autres corps que le sien.

Tags:
ArtsMusiquevieillesse
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