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Prendre de la distance

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Domaine public

Tableau de Rembrandt représentant Tobie et Anne.

Jean-François Thomas, sj - publié le 30/11/23

À force d’être constamment asphyxié par des informations inutiles et virales, l’homme finit par ne plus aimer ce qu’il est et ce à quoi il est appelé de toute éternité. Pour saisir le sens des événements, il faut prendre de la distance, au moins régulièrement.

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Notre monde vit sous la férule de fer de l’information et de ladite communication. Pourtant le trop-plein ne libère pas, il réduit en esclavage et il écrase. De plus en plus de personnes, assommées et abruties par les nouvelles en boucle, sombrent dans l’angoisse et le désespoir. Tout est fait pour que l’esprit ne trouve jamais de repos et qu’il se sente concerné, directement responsable, de tout ce qui se produit aux quatre coins de la terre. Or ce n’est pas le cas, et notre devoir n’est pas de porter l’univers sur nos épaules. Dieu seul est capable de le faire. 

Encombrés de l’inutile

La culpabilisation mise en place dans tous les domaines fonctionne admirablement, d’autant plus qu’une information en chasse une autre et que leur caractère éphémère ne permet pas à l’intelligence de réfléchir, de comprendre, de faire le tri. Tout est ponctuel, étalé sur une même table, sans aucune échelle de valeur. La sphère journalistique, avec toutes ses composantes diverses actuelles, se fait un malin plaisir à nous encombrer de l’inutile. Comme l’écrivait avec humour Gilbert Keith Chesterton : « Le journalisme consiste pour une large part à dire “Lord Jones est mort” à des gens qui n’ont jamais su que Lord Jones existait » (La Sagesse du père Brown). Heureux furent nos pères et aïeux qui vécurent ainsi sans être pris à partie par une histoire qui n’était pas la leur, sans pour autant qu’ils fussent pour cela plus égoïstes et repliés sur eux-mêmes que nous ne le sommes, bien au contraire. 

Pendant vingt siècles, les chrétiens embrassaient l’Église à travers les sanctuaires qui leur étaient familiers, grâce à leur curé et à ses vicaires.

Jusqu’au XIXe siècle, un paysan français vivait intensément dans sa communauté villageoise et y développait une solidarité efficace parce qu’à sa taille. Pendant vingt siècles, les chrétiens embrassaient l’Église à travers les sanctuaires qui leur étaient familiers, grâce à leur curé et à ses vicaires. La plupart ne connaissaient le Pape régnant que de nom — et encore —, savaient qu’un évêque siégeait à la tête du diocèse, mais cela n’allait pas plus loin et n’affectait point la qualité et la profondeur de leur foi. De même reconnaissaient-ils le roi par son profil sur la monnaie et par quelques événements majeurs comme la naissance d’un dauphin ou le décès du souverain.

Ils étaient informés des gestes petits et grands de leur entourage immédiat, de leur bourg, et les rumeurs des guerres lointaines ne leur parvenaient pas. Leurs forces se concentraient sur la survie, la croissance de leur famille, de leur coin de terre, de la culture de leur province. Ainsi étaient-ils protégés contre ce qui ne les concernait pas directement. Ils laissaient aux navigateurs, aux aventuriers, aux missionnaires, aux diplomates le soin d’embrasser le reste du monde, non point par désintérêt de leur part mais parce que telle n’était pas leur vocation, leur prétention, leur devoir sacré.

Avoir le nez sur les écrans empêche de voir

Ce temps est certes révolu et la charrue, revenant vers ses pas après avoir tracé un sillon, en creuse un nouveau, jamais dans la marque du précédent. Inutile donc d’essayer d’ignorer ce qui est en prétendant que cela n’existe pas. Si l’histoire du monde entier fait désormais irruption sans permission et sans crier gare dans notre salon, il est en revanche possible de fermer les écoutilles et de dresser des barrages afin de préserver notre santé mentale et spirituelle. Chesterton dit encore (La Chose)

Ce que nous observons à propos de l’ensemble de la culture courante du journalisme et de ce qui se discute en général, c’est que les gens ne savent pas encore comment commencer à penser. Non seulement leur pensée n’est que de troisième ou quatrième main, mais elle démarre toujours aux trois quarts du processus.

Pourtant, à son époque, le déferlement était encore supportable et limité. La boulimie, créée de toutes pièces, qui a saisi l’humanité dans son désir d’être « connecté », est le signe de l’anorexie de la pensée, du jugement et du bon sens, toutes choses qui ne s’acquièrent que dans le silence, la réflexion, la méditation, la contemplation. 

Notre Seigneur, harcelé par les foules, se retirait pour être avec son Père, à la grande surprise de ceux qui ne cessaient de quémander quelque faveur.

Pour ce faire, une certaine solitude est nécessaire. Il faut être en retrait, au moins régulièrement, pour comprendre ce qui se passe. Avoir toujours le nez sur des écrans empêche de voir. Notre Seigneur, harcelé par les foules, se retirait pour être avec son Père, à la grande surprise de ceux qui ne cessaient de quémander quelque faveur. Il faut suivre cet exemple en ce qui regarde notre rapport au monde, sinon, nous serons toujours comme des fétus de paille au gré des courants. Les réseaux d’information et de communication, pour la plupart, abêtissent et avilissent ce qu’ils transmettent car l’homme préfère ce qui est bas et redoute ce qui est exigeant.

L’art de la répétition dont ils sont des orfèvres n’a aucun rapport avec la répétition spirituelle dont parle saint Ignace de Loyola dans les Exercices spirituels. C’est devenu un moyen pour focaliser l’attention sur un événement avant de passer à un autre sans aucune transition et sans préparation. C’est ainsi qu’une guerre en chasse une première, qu’un crime fait oublier le précédent, qu’un homme politique occupe le devant de la scène avant de rentrer dans l’ombre, que les « people » brillent de tous leurs feux avant de s’éteindre dans les ténèbres et l’abandon.

La soif de déménagement

Dans une lettre à Jean Paulhan, Céline notait férocement à propos des journalistes et des journaux, puissants en son temps : « Ils ont le don de rendre bête ce qui est intelligent, méchant ce qui est bête, grotesque ce qui est méchant. » Ils ont remplacé les prophètes, les saints et les visionnaires qui, tous, ne parlaient pas pour ne rien dire et qui, malgré parfois des messages effrayants, ne cherchaient pas à manipuler les esprits ou à créer des angoisses, mais au contraire à extirper l’humanité de sa curiosité morbide en la remettant en face de ses simples devoirs. À l’appétit artificiel pour ce qui est lointain, nouveau, surprenant, répond du coup l’insatisfaction permanente de son propre sort et l’illusion qu’ailleurs serait bien mieux. Baudelaire, dans Le Spleen de Paris, décrit cette soif de « déménagement » forgé par notre exposition perpétuelle à ce qui nous échappe (XLVIII, Anywhere out of the world, « N’importe où hors du monde ») : 

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas […] Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : “N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde !”.

Tournés vers l’intérieur

À force d’être constamment asphyxié par des informations inutiles et virales, l’homme finit par ne plus aimer ce qu’il est, là où il est, ce qu’il fait, ce à quoi il est appelé de toute éternité.

Il serait bon d’utiliser un tamis et de passer au crible tout ce qui s’entasse à la porte de notre esprit et de notre âme chaque jour. Au lieu d’engranger, il est préférable d’élaguer et de purifier, de laisser de côté tant de paroles, de déclarations des politiques et des religieux, sous peine de prendre le risque d’agoniser sous l’assaut des erreurs et des bêtises. Notre parcelle de jardin est suffisante pour rendre gloire à Dieu, pour connaître le monde et les êtres.

Tableau de Rembrandt représentant Tobie et Anne.
Tableau de Rembrandt représentant Tobie et Anne.

Soyons comme des chats faisant leur ronde quotidienne dans leur territoire attitré et limité. Contemplons ce qui nous est donné par le ciel et résistons aux invasions infernales. Soyons comme Tobie et Anne sur ce tableau du siècle d’or hollandais : l’un en méditation, l’autre occupée à filer paisiblement, tournés vers l’intérieur, recevant une lumière extérieure qui leur caresse les épaules sans les aveugler, clarté jaillissant d’un monde séparé et pourtant présent, un monde qui n’est pas leur domaine.

Madeleine pénitente
Lire aussi :La fureur du bruit
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