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Jacques Julliard, la khâgne plutôt qu’HEC

JACQUES-JULLIARD

Ludovic MARIN / AFP

Jacques Julliard.

Henri Quantin - publié le 19/09/23

L’historien et éditorialiste Jacques Julliard, grande figure de la presse française, est mort le 8 septembre à l’âge de 90 ans. Notre chroniqueur Henri Quantin rend hommage à cet intellectuel inclassable, compagnon de Péguy et de Bernanos, qui cherchait la vérité en homme libre, fidèle à ses maîtres.

Jacques Julliard n’aimait pas parler de lui et rechignait à écrire “je”. Avec une pointe d’ironie, il ajoutait que cela le distinguait de la plupart de ses contemporains. Dans les rares textes où il évoque des souvenirs de jeunesse, on perçoit vite que c’est un autre que lui qu’il veut mettre au centre de la scène. Ces brefs récits autobiographiques ne sont que les écrins d’hommages pleins de gratitude. C’est vrai pour son oncle discrètement héroïque pendant la Seconde Guerre mondiale ; c’est vrai pour son père qui lui a appris le pardon à la Libération ; c’est vrai aussi pour les éloges de ses maîtres, qui font comprendre à quelle source il puisait sa lutte passionnée pour un enseignement qui élève sans démagogie.

Lire pour mieux vivre

Hors de sa famille, son premier héros fut son instituteur, Daniel Morand. Le jour, il faisait aimer Victor Hugo, et, la nuit, il était dans le maquis. Rapportant sa mort en déportation, Julliard écrivit : “C’était un héros. Je voulais que cela fût écrit quelque part.” La plupart des noms ne survivent que parce que quelques hommes les répètent. On peut écrire parce qu’on rêve de laisser une trace, on peut aussi écrire pour sauver quelque chose de la vie des autres. Julliard révèle ainsi un des plus beaux usages de l’écriture : la mémoire et le requiem.

En veillant à ce qu’on n’oublie pas ses maîtres, Jacques Julliard nous suggère donc que seuls ceux qui savent rendre hommage méritent à leur tour d’être remerciés.

Quand il évoque son hypokhâgne et sa khâgne au lycée du Parc à Lyon, c’est encore l’hommage qui domine. Arrivé là un peu par hasard — son père le voyait à HEC, mais sa mère sentait qu’il se fichait du commerce —, il en sortit transformé à vie. “J’entrepris d’immenses lectures sur lesquelles je vis encore”, notait-il cinquante ans plus tard. Lire pour mieux vivre, tel est bien l’enjeu. Alors que les classes préparatoires littéraires sont régulièrement dénoncées comme des lieux de formatage intellectuel ou de gavage d’oies, Jacques Julliard sait y voir ce qu’elles devraient être : “La mise à disposition de chacun du trésor accumulé de l’humanité”. Il est peu probable qu’il ait trouvé cela en préparant HEC ou, du moins, en ne pensant que salaire, débouchés professionnels ou réseaux d’influence.

À la littérature avec toute son âme

Autre lieu, autre maître. Après l’instituteur, le professeur de lettres d’hypokhâgne et de khâgne. Le portrait qu’il dresse de Victor-Henry Debidour est une leçon de ferveur et d’humilité pour tous ceux, apprentis ou confirmés, qui tentent comme ils peuvent de rendre vivantes les œuvres du passé :

En rupture de tradition, converti à un catholicisme passionné, douloureux, pascalien, et à un royalisme non moins passionnel qui ne devait rien au rationalisme glacé de Maurras, mais empruntait beaucoup à Bernanos, Debidour est l’homme qui nous apprit à aller à la littérature avec toute notre âme. Avec lui, il n’y avait ni auteur ni programme, mais une confrontation personnelle avec chaque écrivain, qu’il l’idolâtrat comme Rabelais, Pascal ou Racine, ou qu’il le détestât comme George Sand ou Valéry.

Julliard n’ignorait pas qu’il parlait d’une khâgne du passé, “âge d’or de l’enseignement classique”, qu’il serait vain et présomptueux de vouloir imiter. Chacun sait aussi que le quotidien de bien des professeurs, entre querelles d’abayas et vibrations de téléphones portables, rend le modèle de la khâgne totalement décalé.

Ceux qui savent rendre hommage

Pourtant, quand Julliard écrit de son maître Debidour : “Quatre ans durant, il m’a tiré vers le haut”, il rappelle simplement qu’il n’y a pas d’études véritables sans un arrachement permanent à sa médiocrité. Pour cela, les plus grands génies de l’humanité sont des aides plus vitales que les perspectives de carrière et que les calculs des stratégies les plus efficaces pour entrer à Sciences Po. L’étudiant qui ignore la gratuité joyeuse de la rencontre d’un grand esprit peut réussir tous les concours qu’il veut, il n’aura rien appris. Performant et stupide, il sera passé à côté de l’intelligence qui est éveil et reconnaissance.

En veillant à ce qu’on n’oublie pas ses maîtres, Jacques Julliard nous suggère donc que seuls ceux qui savent rendre hommage méritent à leur tour d’être remerciés. Qu’il reçoive à son tour notre gratitude pour ses œuvres qui essayèrent d’être, comme celles de ses compagnons Pascal, Péguy, Bernanos et Claudel, “une mobilisation de toutes les forces de l’esprit”.

Tags:
décèshommagephilosophie
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