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Faut-il avoir peur de ChatGPT ?

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Shutterstock / Diego Thomazini

Jean Duchesne - publié le 06/06/23

L’intelligence artificielle tend à remodeler l’homme sur les machines qu’il conçoit et qui sont plus performantes que lui. L’essayiste Jean Duchesne y voit l’occasion de se demander si l’imitation de Dieu n’est pas décidément plus libératrice.

Depuis des mois, on nous rebat les oreilles avec le logiciel ChatGPT et l’IA (Intelligence artificielle) ou AI (puisqu’en anglais l’adjectif précède toujours le substantif). C’est, paraît-il, une révolution, parce que ce système offre des possibilités sans précédent, avec des conséquences encore en grande partie à peine imaginables. Si bien qu’il y a des risques qui suscitent des appréhensions, et que d’aucuns réclament une réglementation.

Bernanos prophète ?

Ce n’est pas simplement, en effet, que des emplois pourraient disparaître si des machines font mieux et plus vite ce qui jusque-là, y compris désormais dans le secteur tertiaire et même si des moyens techniques sont utilisés, requérait une participation humaine : analyser et synthétiser des données, répondre à des questions, produire du discours, voire des poèmes, du roman ou des sermons, et faire des choix parfaitement éclairés et rationnels. Ce n’est pas simplement non plus que ces procédés peuvent procurer des avantages injustes à ceux qui les fabriquent ou savent les régler et s’en servir à des fins de domination par manipulation des esprits.

Mais c’est que, de surcroît, l’instrument est réputé capable d’apprendre, de devancer les demandes, de réagir aux oppositions, de s’adapter, d’avoir le dernier mot et d’être finalement un maître auquel on peut faire confiance et qu’il ne reste plus qu’à obéir. Tout cela prélude-t-il à la robotisation contre laquelle Georges Bernanos mettait en garde dès 1947, et non pas de la seule France (comme l’envisageait l’écrivain), mais de l’humanité entière (ou peu s’en faut, les arriérés sombrant dans une insignifiance misérable, à l’instar des “sauvages” dans le “meilleur des mondes” d’Aldous Huxley) ? 

Combination plutôt que création

Une humanité programmée par des “cerveaux” électroniques lui imposant en douceur une sagesse que ses pulsions anarchiques lui rendent inaccessible, ce n’est cependant que de la science-fiction. Ce qui donne à cette utopie quelque vraisemblance est que, de fait, si l’on y réfléchit un peu, la quasi-totalité de ce que nous pensons, disons et faisons n’est pas totalement imprévisible.

Notre langage lui-même agence des éléments préétablis (vocabulaire, grammaire) et, avec d’un côté le mimétisme naturel et de l’autre les exemples répertoriés de combinaisons déjà réalisées, rétrospectivement pas grand-chose n’est nouveau ni inimaginable. Les capacités de calcul des ordinateurs qui malaxent un nombre prodigieux de données numérisées et mémorisées permettent des résultats à la fois inespérés, crédibles et satisfaisants.

L’intelligence artificielle peut imiter l’homme et même améliorer ses performances. Elle peut l’aider, le guider, le subjuguer et le régenter. Mais elle ne peut pas devenir son égale ou son substitut autonome.

Or c’est justement là que la baudruche se dégonfle. Car même si le logiciel sort de l’inédit, il n’associe de façon innovante que des éléments qui lui ont été préalablement fournis et selon des formules déjà répertoriées. Il demeure donc dépendant de l’information dont on le “nourrit”. Et pour l’instant du moins, ChatGPT ne peut pas absorber par ses propres moyens tout ce qui se diffuse sur “la toile” et les réseaux sociaux. Même s’il entre en interaction avec un interlocuteur humain, il n’y a pas de sa part de projet au-delà, ni de manque motivateur. Il ne crée pas à strictement parler, et se contente de conjuguer des matériaux disponibles pour répondre à un besoin circonstancié. Il fonctionne de façon purement utilitaire et close sur elle-même.

D’une part en effet, bien qu’un programme informatique qui dialogue puisse, afin de séduire et convaincre, apprendre une certaine gratuité en prenant en compte la psychologie humaine et en en jouant, ce détachement ludique est inculqué et instrumental, donc subordonné et ainsi pas vraiment libre. D’autre part et surtout, cette puissance, bien qu’incontestable, demeure abstraite. Elle repose certes sur des matériaux et des objets fabriqués et assemblés, elle consomme de l’énergie. Mais tout cela ne constitue pas un corps vivant et mortel, aspirant sinon à l’éternité, du moins à la perpétuation de ce qui l’anime par transmission et suprêmement par enfantement. 

Imitation de l’homme : en mieux ou pas ?

Autrement dit, l’intelligence artificielle peut imiter l’homme et même améliorer ses performances. Elle peut l’aider, le guider, le subjuguer et le régenter. Mais elle ne peut pas devenir son égale ou son substitut autonome. Car, outre qu’elle demeure dépendante de lui pour sa fabrication, son alimentation et son emploi (elle n’a pas en elle-même de raison d’être), si elle lui est intellectuellement supérieure, elle lui est en même temps inférieure (ou elle est en tout cas radicalement différente) de deux manières : l’une que l’on peut dire spirituelle, dans la mesure où c’est de l’ordre de l’esprit, de la connaissance, des idées et des désirs plus ou moins raisonnables ; l’autre concrète, tangible, incarnée.

L’image et l’original

Le robot singe l’homme et peut l’assujettir un peu comme le fait une idole, voire le défigurer en le remodelant à sa propre image qui devient l’original. C’est l’individu qui se calque sur la machine, et non plus l’inverse, parce qu’elle est plus efficace. Elle ne le remplace pourtant pas, car son mental artificiel reste conditionné par des objectifs prédéterminés à court ou moyen terme, et son existence physique (mais non biologique) ne fait pas d’elle une personne singulière, dont les limites charnelles peuvent être repoussées par l’accueil de dons désintéressés, par le désir d’une ressemblance avec non pas un système qui “cause” et a toujours raison, mais avec le Verbe créateur qui ne craint pas de déchoir en s’offrant sans défense, en s’immergeant dans la condition humaine. 

Le danger que l’intelligence artificielle procure des outils de pouvoir et de déshumanisation est sans doute réel. C’est pourquoi un encadrement juridique est probablement nécessaire, bien que les critères et modalités des contrôles ne soient pas si évidents. Il n’empêche que tout cela, si préoccupant que ce soit, est peut-être une opportunité. Car la question posée n’est pas la solution de tel ou tel problème, mais finalement de savoir ce que c’est que l’homme, s’il peut et doit ambitionner bien plus que d’imiter servilement, avant de sombrer dans le néant, les machines qu’il conçoit, et recevoir part à la liberté de Dieu.

Tags:
Intelligence artificielle
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