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Dans l’orthodoxie, la rivalité séculaire de Constantinople et Moscou

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Photo by OZAN KOSE / AFP

La patriarche Cyril (à gauche) et le patriarche œcuménique Bartholomée (à droite).

Didier Rance - publié le 18/04/23

La guerre en Ukraine n’a fait que renforcer l’opposition séculaire dans l’Orthodoxie entre les patriarcats de Constantinople et Moscou. Diacre latin et byzantin, historien, auteur de "Catholiques d’Ukraine" (Artège, 2022), Didier Rance retrace l’histoire des tensions entre la “deuxième” et la “troisième Rome”. Il constate aujourd’hui la constitution de deux communions orthodoxes rivales.

En mars 2023, le patriarche œcuménique Bartholomée déclare à Vilnius : “L’Église et les dirigeants de l’État russe ont coopéré au crime d’agression et ont partagé la responsabilité des crimes qui en ont résulté, ainsi l’enlèvement choquant des enfants ukrainiens…” Il exhorte aussi régulièrement le patriarche Kirill à s’opposer à l’agression contre l’Ukraine, quitte à “y sacrifier son trône… ou à être jeté en prison”. Paroles sévères mais celles contre lui du patriarche de Moscou ces dernières années ne le sont pas moins : dès la fin décembre 2018, le patriarche Kirill lui envoie une lettre à propos de l’autocéphalie qui va être accordée à l’Église orthodoxe d’Ukraine : il le destitue de sa primauté sur le monde orthodoxe, et appelle les autres Églises orthodoxes à faire de même (sans grand succès). Leur querelle se déroule parfois quasiment en direct : ainsi, en janvier 2023, les deux hiérarques s’accusent réciproquement d’avoir des prétentions “papales” sur l’Orthodoxie mondiale. 

Au-delà des déclarations, les actes approfondissent la rupture : dès la fin de l’URSS, les deux patriarcats s’opposent sur l’orthodoxie ukrainienne, dont une partie renoue le lien traditionnel avec Constantinople. En 2016 le patriarche de Moscou boycotte au dernier moment le Grand Concile panorthodoxe de Crète, le premier depuis l’année 787 et soigneusement préparé y compris par Moscou depuis une cinquantaine d’années — une gifle pour Bartholomée mais aussi pour Kirill car trois Églises orthodoxes seulement le suivent dans le boycott. Depuis 2021, le patriarcat de Moscou commence à ériger, d’abord en Afrique, des structures parallèles sur le territoire d’autres patriarcats. On peut parler désormais de deux Orthodoxies rivales.

Une querelle personnelle ? En réalité les plus récents épisodes d’une histoire séculaire, généralement inconnue en Occident (ce qui montre notre nombrilisme) et des tendances lourdes. Sans remonter jusqu’à la Rus’ médiévale de Kiev et de Halyç et son jeu subtil entre l’empire et le patriarcat byzantins d’une part, Rome et les États occidentaux de l’autre, la montée en puissance aux XVe-XVIe siècles de la Moscovie, où le Grand-Prince puis tsar dirige l’Église autant que l’État, voit les premières escarmouches. Le Concile d’union de Florence, bien accueilli à Kiev mais refusé à Moscou et la chute de Constantinople conduisent à un premier schisme de Moscou d’avec le patriarche de Constantinople et le métropolite de Kiev, qui va durer plus d’un siècle. Puis les prétentions du tsar de Moscovie-Russie croissent, y compris dans le domaine religieux quand il fait sienne la théorie du moine Philothée de Pskov : “Deux Rome sont tombées (Rome et Constantinople), mais la troisième (Moscou) demeure et il n’y en aura pas de quatrième.” Quand le patriarche Jérémie II arrive à Moscou (1588) pour demander une aide matérielle, Boris Godounov saisit l’occasion : il le fait mettre en résidence surveillée jusqu’à ce qu’il accepte, de façon non canonique, d’ériger Moscou en patriarcat — un favori de Godounov en sera le premier titulaire.

Au XVIIe siècle, Moscou profite des divisions entre unis et non-unis ruthènes (ukrainiens) et, surtout, de la révolte cosaque pour s’attribuer la moitié de la Ruthénie et faire passer sous son emprise la métropolie orthodoxe de Kiev ; dès 1699 un Russe y remplace ses prédécesseurs ruthènes. Aux siècles suivants, l’expansion russe et le rêve de conquête de Tsargrad (Constantinople, en russe) inquiète le patriarcat œcuménique. Au XXe siècle, celui-ci ne proteste pas quand Staline liquide l’Église autocéphale d’Ukraine (alors non canonique) puis l’Église gréco-catholique en la rattachant de force au patriarcat de Moscou (une première dans l’histoire). Il a ses propres soucis : Staline semble en 1948 sur le point de réussir là où les tsars ont échoué, unifier l’orthodoxie mondiale sous la direction de Moscou, c’est-à-dire la sienne : préparée largement par le KGB, une conférence inter-orthodoxe (nommée abusivement Concile panorthodoxe) réunit tous les patriarches des pays tombés sous domination soviétique. Mais les patriarches historiques boudent la rencontre et le placement du patriarche de Moscou au premier rang protocolaire de l’orthodoxie, avant eux, fait long feu.

Jusqu’où ira la crise ?

Jusqu’où ira la crise orthodoxe, en Ukraine et partout dans le monde ? Ceux qui se penchent sur ses causes mettent en avant les prétentions césaropapistes des gouvernants russes à travers les siècles, alors que la perte de tout pouvoir politique de Constantinople a accentué la dimension spirituelle et ecclésiale (y compris de gouvernement) de ses patriarches. Ces querelles si contraires au “Qu’il soient un” du Christ ne peuvent qu’attrister les autres chrétiens (sans hypocrisie : qu’ils n’oublient pas la parabole de la paille et de la poutre !). Mais plutôt que de spéculer sur l’avenir, n’oublions pas les autres dimensions du “poumon orthodoxe” : la piété populaire, la vitalité monastique à l’Athos et ailleurs, l’apport des grands penseurs, la sainteté connue ou cachée…

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Tags:
Guerre en UkraineOrthodoxesPatriarche KirillRussie
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