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La réponse chrétienne au “sens de l’Histoire”

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Philippe Roy / Aurimages

Église romane Saint-Blaise du village de Lacommande (Béarn).

Ambroise Tournyol du Clos - publié le 28/02/23

Au "sens de l’histoire" qui conduit l’humanité à l’idolâtrie du progrès obligatoire, il faut opposer l’ascèse de l’intelligence historique. Auteur d’un essai sur la vocation de l’histoire et de l’historien, Ambroise Tournyol du Clos montre aussi comment la conception chrétienne de l’histoire est pour l’homme une libération.

Qui s’inquiète encore du sens de l’histoire ? Si la formule fait mouche dans le débat politique, elle relève davantage de l’incantation que de l’interrogation métaphysique. Les Insoumis convoquent ainsi régulièrement les mânes de Robespierre pour s’offrir quelques frissons oratoires. Quant aux dominations historiques de toutes sortes, il est désormais d’usage d’en faire la traque sans se donner la peine de comprendre de quelles logiques elles relevaient. Notre rapport à l’histoire a pris la forme d’un gigantesque procès où la sentence précède l’enquête et la plaidoirie. Témoin le mouvement Black lives matter qui a institué le déboulonnage des statues comme une nouvelle catharsis morale à l’été 2020. 

Du siècle dit des Lumières, nous avons hérité la fable progressiste. Réinvestissant dans l’histoire des espérances religieuses désormais hors de saison, nous nous sommes convaincus, appuyés sur Kant et Condorcet, que nous avions désormais tout à attendre du progrès historique, comme d’une nouvelle providence. Garantissant la doctrine capitaliste, la main invisible d’Adam Smith ne nous promettait pas autre chose. Karl Marx se contenta de déplacer le moteur de l’histoire du marché vers la lutte des classes. Incarnations concrètes du matérialisme historique, les régimes totalitaires du XXe siècle se firent fort de hâter la parousie communiste ou nazie, au prix d’une immense violence. En vain, le sens de l’histoire avait beau donner lieu aux hymnes les plus sincères, c’est toujours dans des camps, sur des charniers et dans des fosses communes qu’il achevait sa course. 

La tentation de l’absurdité

La fin de la Guerre froide et l’effondrement du bloc soviétique en 1991 ont pu nous laisser croire à la fin de l’histoire. L’argument, aujourd’hui dépassé, assura néanmoins à son auteur, Francis Fukuyama, un beau succès de librairie. Gendarmes du monde dans les années 1990, les États-Unis en ont profité pour renouveler le mythe du progrès démocratique et libéral, sous l’hégémonie de la bannière étoilée. C’était sans compter les nouvelles menaces et la grande réorganisation des équilibres géopolitiques au tournant des années 2000. Le terrorisme islamiste et les guerres de toutes sortes (Congo RDC, Libye, Syrie, Yémen, Ukraine, Arménie…) ont mis fin à l’apologue et rappelé combien le Grand Soir est une idée naïve. L’idolâtrie de l’histoire est toujours susceptible de reparaître sous de nouvelles formes : la révolution numérique, jointe aux promesses transhumanistes, met à nouveau à l’épreuve notre capacité de discernement. Comme l’a montré encore récemment l’engouement pour Chat GPT, l’intelligence artificielle ne manque pas de prophètes à la petite semaine.

Si le passé n’est qu’une somme de culpabilités et l’avenir improbable, que reste-t-il au sens de l’histoire ?

La fin des grands récits, confrontée à la perspective de l’effondrement écologique, nous place cependant dans une situation inédite. L’histoire ne serait-elle qu’une vaste parenthèse d’absurdité ? Faut-il se résoudre à n’y voir qu’ “un conte dit par un idiot, plein de bruit et fureur et qui ne signifie rien” (Shakespeare, Macbeth, acte V) ? Si le passé n’est qu’une somme de culpabilités et l’avenir improbable, que reste-t-il au sens de l’histoire ? Pourquoi ne pas nous tenir à sa lisière en somme et, d’un clic à l’autre, échapper au temps, à la responsabilité du passé, du présent et de l’avenir ? Certains ne sont pas loin de plaider en faveur de cette passivité existentielle, consolés par tous les dérivatifs dont la société de consommation a balisé la vie moderne. 

Réinvestir le sens de l’histoire

Il nous faut sans doute redécouvrir, à travers l’artisanat modeste et rigoureux des historiens, maniant “la toise et le niveau sans pour cela se croire mathématicien(s)” (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire), l’effort ascétique mais vital de l’intelligence historique. Comprendre plutôt que juger, scruter de l’intérieur les époques révolues pour saisir le mouvement qui les anima, se tenir à distance de ses propres certitudes, de ses illusions d’optique, accepter le nécessaire dépaysement historique plutôt que d’imposer aux hommes du passé notre schéma de valeurs, puiser enfin, quand cela s’impose, dans l’immense réservoir de vertus qui s’élaborèrent avec le temps, les ressources de notre propre vie morale : voilà ce que l’histoire peut nous apporter de meilleur.

La conscience chrétienne du temps, qui se nourrit à la fois de la mémoire du sacrifice du Christ et de l’espérance confiante en son retou, nous garde d’idolâtrer l’histoire comme de nous y soustraire.

L’échec des religions séculières doit sans doute nous inviter à redécouvrir ce que nous devons à la conception chrétienne de l’histoire. Avec l’Incarnation, le Christ est devenu en effet “le pivot du temps du monde”, son kairos (François Hartog), donnant à chaque instant une valeur d’éternité. Sans rien retirer à la liberté des hommes, l’Incarnation leur offre la possibilité d’une présence réelle et active dans l’histoire et, tendue vers l’horizon apocalyptique, elle leur promet un acte de justice et d’accomplissement des temps, dont la réalisation a déjà commencé. La conscience chrétienne du temps, qui se nourrit à la fois de la mémoire du sacrifice du Christ et de l’espérance confiante en son retour, est sans doute l’une des raisons les plus puissantes qui soient pour investir le temps présent. Elle nous garde d’idolâtrer l’histoire comme de nous y soustraire. L’histoire reste à ce titre une précieuse école de vérité et de liberté. 

Pratique :

Ambroise Tournyol du Clos, Rien n’échappe à l’histoire, Salvator, coll. “Forum”, janvier 2023, 209 pages, 18,90€

Tags:
GuerreHistoire
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