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Fra Angelico, ce peintre bienheureux qui ne retouchait jamais ses œuvres

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Leemage via AFP

Détail de La Madone des ombres, de Fra Angelico, couvent San Marco de Florence.

Anne Bernet - publié le 17/02/23 - mis à jour le 12/02/24

Nous connaissons le peintre, mais bien peu le bienheureux. Ce dominicain qui peignait comme un ange était d’abord un homme de prière et de pauvreté. Béatifié par le pape Jean-Paul II, l’Église fête sa mémoire le 18 février.

Pour Bernadette, la séance, une de plus, est interminable. Depuis des semaines, prêtres, religieux, évêques, théologiens de renom ou prétendus tels, mais aussi journalistes et simples curieux, parfois d’ailleurs vraiment en quête de Dieu, défilent à Lourdes, demandent à la voir et l’éreintent de questions, toujours les mêmes. Il en est une qui revient régulièrement : à quoi ressemble la Sainte Vierge ? Consciencieusement, l’adolescente tente de répondre, allant même, un jour, pour un visiteur plus malheureux que les autres, à “lui faire le sourire de Notre-Dame”, se transfigurant au point que cet agnostique se retirera converti. Aujourd’hui, les ecclésiastiques venus la voir ont apporté un gros livre présentant les reproductions des plus célèbres images mariales. Il y a là les plus grands peintres et sculpteurs de l’histoire de l’art chrétien mais rien n’y fait et Bernadette se contente de tourner les pages avec une grimace de dépit : cela ne ressemble ni de près ni de loin à ce qu’elle a vu. En comparaison, tout est laid. Soudain, elle suspend son geste, se penche vers l’image, peinte par Fra Angelico, hésitante, murmure : “Il y a quelque chose, là…” puis soupire que “Non, ce n’est pas cela”.

Un reflet du paradis

Cette planche sur laquelle Bernadette s’est arrêtée, la seule de tout l’album, il semble qu’il s’agisse d’une reproduction d’une Madone de Fra Angelico, l’une de ses Vierges d’humilité peut-être parce que, assise par terre, à jouer avec son Fils, Notre-Dame rappelle la toute petite jeune fille d’une quinzaine d’années qu’elle a vue dix-huit fois. Ce qui manque à cette reproduction, impossible à rendre à l’époque à travers une gravure inférieure à l’originale, c’est l’infinie délicatesse, la beauté hors de ce monde, et surtout l’explosion de couleurs exquises qui sont la marque du religieux dominicain, ce fra Giovanni que l’on rebaptisera, après sa mort, Fra Angelico, le frère angélique, pour son incroyable capacité à donner à voir un reflet du paradis.

Son prieur, Antonino Pierozzi, futur saint Antonin, spécialiste de Thomas d’Aquin, gloire de l’Ordre, et qui, en bon fils de la Renaissance florentine, s’y entend en fait d’art lorsqu’il regarde les merveilles sorties des mains de fra Giovanni, dit : “On ne peut peindre le Christ sans vivre à l’imitation du Christ.” C’est vrai aussi de la Vierge, des saints, des anges et de tout cet univers à la fois très proche et très lointain, immatériel en même temps que réel dans les moindres détails né sous le pinceau de l’artiste et jamais retouché car le peintre, qui ne travaille qu’après avoir prié, a la conviction d’avoir œuvré sous la conduite du Saint Esprit, de n’avoir donc pas le droit de corriger ce qui ne vient pas de lui. C’est ainsi que travaillent, dans les monastères orthodoxes, les iconographes absorbés dans l’oraison et la méditation. Reste que, dans l’Italie du Rinascimento, cette façon de faire n’est pas commune. Les artistes accourus à Florence, sous contrat avec les puissantes familles de la ville, gagnent des sommes énormes, tirent gloire de leur talent et leur renommée. Tous, sauf un, et cela fait toute la différence, donnant aux créations de frère Giovanni ce supplément d’âme qui frappera Bernadette et lui fera retrouver, jusque dans une piètre reproduction en noir et blanc, le reflet de la lumière divine.

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Le couronnement de la Vierge, Fra Angelico

Ceux qui rêvent d’une grande réforme

Cette humilité vraie, cette volonté de s’effacer derrière ce qu’il montre, si elle est une marque de sainteté, a pour inconvénient que nous en savons peu concernant la vie du peintre. Même sa date de naissance est controversée : 1387 ? 1395 ? 1400 ? Sans doute faut-il s’en tenir à la première, qu’indique Vasari, son premier biographe. Lorsqu’il naît près de Vicchio, dans la vallée du Mugello, à 30 kilomètres de Florence, fra Angelico s’appelle Guido di Pietro ; les patronymes ne sont pas encore fixés et l’on ajoute encore seulement au prénom de baptême celui du père. Ce père doit posséder une certaine fortune puisqu’il a les moyens d’offrir de bonnes études à ses deux fils, Guido et Benedetto. Guido a une dizaine d’années quand ses parents s’installent à Florence ; là, il est placé en apprentissage au couvent camaldule Santa Maria degli Angeli, près d’un moine peintre très apprécié, Lorenzo di Monaco, un maître des couleurs. L’adolescent se révèle remarquablement doué mais, bien que l’on pressente en lui un très grand artiste, ce n’est pas cela qui l’intéresse. 

Chez les frères prêcheurs, la règle de saint Dominique n’est plus observée, surtout en ce qui concerne la pauvreté voulue par le fondateur.

En ce début du XVe siècle, alors que l’Église est déchirée par le grand schisme d’Occident qui donne à la chrétienté le sidérant spectacle de deux, voire trois papes en même temps, nombreux sont ceux qui rêvent d’une grande réforme qui restaurerait la catholicité dans sa splendeur première. Car si une pareille crise a pu se produire et durer, il faut que le mal soit ancien, profond et généralisé, n’épargnant pas même les Ordres mendiants voulus à l’origine pour en finir avec le relâchement de la vie religieuse. Chez les frères prêcheurs, la règle de saint Dominique n’est plus observée, surtout en ce qui concerne la pauvreté voulue par le fondateur. Certes, un courant réformateur, né dans l’entourage de Catherine de Sienne, parcourt l’Ordre, mais il est loin d’être majoritaire tant l’abandon des plaisirs terrestres est odieux à bien des religieux.

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Détail de La Madone des ombres, de Fra Angelico, couvent San Marco de Florence.

Un couvent où l’on est pauvre

Au temps de l’apprentissage de Guido, l’on entend, dans les églises et les rues de Florence, un fils de Dominique, Giovanni Dominici, prédicateur au verbe de feu que les Florentins surnomment “le voleur d’enfants” tant il suscite de vocations. Guido et Benedetto, son frère, vers 1407, après l’avoir entendu, entrent au couvent Saint-Dominique de Fiesole, fondation de Dominici qui a dû rompre avec le riche et puissant couvent florentin Santa Maria Novella, car il rejette toute tentative de réforme. Au conventino de Fiesole, l’on est pauvre, ne vivant que du travail des frères. Celui de Guido, devenu Fra Giovanni lors de sa prise d’habit, et celui de Benedetto, enlumineur habile, seraient précieux mais l’usage est que les novices se consacrent à leurs études. Giovanni s’y plie et, cinq années durant, jusqu’à son ordination en 1412, ne touchera plus un pinceau, ne cherchant en tout que la volonté de Dieu. 

Très vite, l’atelier de Fra Giovanni, car il doit s’adjoindre des assistants, devient le plus réputé de Toscane, voire d’Italie

Tout est difficile pourtant. Aux difficultés financières s’ajoute le soutien apporté par les dominicains de Fiesole au pape de Rome, Grégoire XII, choix qui les oblige à se réfugier à Foligno en Ombrie. C’est dans cette ville que Giovanni devient prêtre en 1412, là aussi peut-être qu’il réalise son premier chef d’œuvre, en l’honneur d’une des grandes figures de son Ordre, saint Pierre martyr. Ainsi commence une carrière hors du commun, ponctuée de merveilles, qui transcrit en images les grands enseignements thomistes. Très vite, l’atelier de Fra Giovanni, car il doit s’adjoindre des assistants, devient le plus réputé de Toscane, voire d’Italie après que le peintre ait été découvert par la cour pontificale lors d’un long séjour florentin. Avec la réalisation de son Jugement dernier, et son admirable ronde des élus qui, à travers la danse, main dans la main, des hommes sauvés et de leurs anges gardiens, le peintre, qui illustre cette affirmation de saint Thomas d’Aquin, “il y aura une seule société des hommes et des anges”, s’impose en effet comme le frère angélique.

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Le Sermon sur la montagne, Fra Angelico

Il ne veut rien garder

Il se partage entre le couvent San Domenico de Fiesole, et le nouveau couvent réformé de San Marco à Florence, dont il ornera chapelle, réfectoire, corridors et cellules, dans un dépouillement propre à soutenir la prière, sans provoquer des distractions aux religieux. Il assure l’économat des deux maisons car l’artiste inspiré a les pieds sur terre et gère efficacement, pour le bien de l’ordre et des pauvres, les sommes colossales que rapporte sa peinture. Il n’empêche que cet argent, qu’il gagne, lui brûle les mains et qu’il hésite à se faire payer à sa juste valeur. Il ne veut rien garder, rappelle à temps et à contretemps que les prêcheurs sont un ordre mendiant, n’hésite pas à figurer sur l’une de ses fresques saint Dominique assurant de la malédiction de Dieu et de la sienne quiconque introduira la propriété dans l’Ordre. 

Cet idéal de pauvreté devient difficile mais les supérieurs, admiratifs des saintes exigences du frère Giovanni, attendront sa mort pour autoriser à recevoir des héritages et posséder des propriétés immobilières. Giovanni regagne Fiesole, où la rigueur réformatrice est plus facile à soutenir qu’à Florence. En 1445, le pape Eugène IV le fait venir à Rome. Pour l’employer dans l’immense chantier de restauration entrepris après tant d’années durant lesquelles la papauté, réfugiée en Avignon, a laissé la Ville abandonnée, mais aussi, murmure-t-on, pour lui proposer l’archevêché de Florence… Giovanni refuse et conseille au souverain pontife d’y nommer plutôt son prieur, Antonin, ce qui sera fait.

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L’Annonciation de Fra Angelico

Une Annonciation peinte par un ange

S’il est ainsi écouté, c’est que l’on admire autant le saint homme que l’artiste. Lors de ses nombreux déplacements afin d’honorer des contrats, Giovanni ne dort que dans un couvent dominicain mais, à Orvieto, celui-ci est trop éloigné de son chantier et ses commanditaires lui louent une maison plus commode. Quand ils lui demandent de quoi il a besoin, il répond : “De la paille et un drap.” Alors qu’il travaille pour le pape Nicolas V, celui-ci, inquiet de voir l’artiste épuisé par les jeûnes et les pénitences, les flagellations qu’il s’impose chaque semaine depuis qu’il a, jeune prêtre, adhéré à la confrérie de San Nicolo in Carmine, lui sert un plat de viande, strictement interdit par la Règle dominicaine. Giovanni repousse l’assiette en s’excusant : “Très Saint Père, je ne puis, je n’ai pas demandé dispense à mon Prieur” et le Pape de rétorquer, édifié : “Je pense pouvoir vous l’accorder à sa place.”

Sexagénaire, Giovanni, tordu de rhumatismes, a de plus en plus de mal à se hisser sur un échafaudage pour peindre, ou à cheminer à pied comme Dominique le demande à ses fils lors de ses déplacements professionnels. Pour la première fois de sa vie, il doit renoncer à certains contrats, pourtant aménagés afin de lui faciliter la besogne. En 1450, il est rappelé à Fiesole afin de remplacer comme prieur son frère Benedetto, emporté par la peste. Il assume cette tâche deux années durant, parvient encore à peindre, notamment pour l’église florentine de la Santissima Annunziata, célèbre pour une représentation de l’Annonciation réputée miraculeusement peinte par un ange. Seul un frère angélique est en effet capable d’achever la décoration du sanctuaire. À l’automne 1454, Nicolas V rappelle fra Giovanni à Rome. Est-ce pour travailler aux fresques de la chapelle Nicoline du Vatican, ou à des embellissements au couvent dominicain de Santa Maria sopra Minerva ? On ne sait mais c’est là que, le 18 février 1455, le peintre meurt et est enterré, avec des honneurs jamais accordés à un simple frère, rejoignant pour l’éternité la ronde des élus. Jean Paul II l’a béatifié le 3 octobre 1982.

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bienheureuxPeinture
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