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La plus grande douleur d’un prêtre

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Laurent LARCHER/CIRIC

Dans la grange de l'apparition de Pontmain.

Anne Bernet - publié le 16/01/23

Deux jours avant l’apparition de Notre-Dame à Pontmain, le 17 janvier 1871, le curé du village connut sa plus grande souffrance. Postulatrice de sa cause de béatification, Anne Bernet raconte comment l’abbé Guérin reçut sa consolation.

Le sacerdoce s’est tellement désacralisé à nos yeux que nous ne mesurons plus du tout ce qu’il est. « Si l’on comprenait ce qu’est un prêtre, l’on en mourait » affirme le curé d’Ars qui sait mieux qu’un autre ce dont il parle. Nous avons oublié, écrasés sous les scandales en tous genres, que l’ordination « met à part » celui qui la reçoit, que le caractère sacerdotal qu’elle confère demeure pour l’éternité, comme demeure éternellement le sceau baptismal en nos âmes. Arraché à la sphère profane, consacré à Dieu pour agir « à la place du Christ », le prêtre, sans cesser d’être un homme avec ses faiblesses et ses fautes, n’est plus tout à fait comme les autres. 

Cette réalité entraîne des devoirs, des responsabilités, une inquiétude, autrefois, chez beaucoup de pasteurs, permanente, pour le salut du troupeau confié à leur garde. Elle entraîne aussi des renoncements, des peines, une solitude, des sacrifices consentis pour la sanctification de prochains souvent ingrats et inconscients de ce qu’il en coûte à leur curé ou leurs vicaires de se dévouer à eux. Jadis, ce thème des « souffrances du prêtre » a été très utilisé par les prédicateurs ; il n’est plus à la mode. Certains ricaneraient. Souvent, ils auraient tort. 

Les souffrances de l’abbé Guérin

Curé de Pontmain, en Mayenne, l’abbé Michel Guérin, dont la cause de béatification a été ouverte voilà dix ans bientôt, l’a beaucoup utilisé en chaire, à juste titre car toute sa vie sacerdotale se résume au souci du prochain qu’il faut aider, édifier et conduire au Ciel sans ménager ses forces ni compter ses chagrins et ses privations. Ces « souffrances du prêtre », il les a évoquées chaque année pendant les trente-six années passées à la tête de sa modeste paroisse. En quels termes ? Nous l’ignorons car ces sermons ont disparu. Ce qui est certain, c’est qu’il parlait d’expérience, ayant connu dans son ministère son lot d’amertumes, de déceptions et d’angoisses, acceptées pour l’amour de Dieu et du prochain.

En ce début d’année 1871, ce prêtre septuagénaire, un vieillard pour l’époque, dont la santé décline, pense avoir connu tout ce qu’il y a à connaître en ce domaine : pauvreté, brimades, calomnies, insultes, diffamations, violences physiques même. Il a tout offert sans rancœur, car il s’agit de la gloire de Dieu et du salut du monde. Sa consolation est de voir son « petit peuple » marcher sur un chemin de perfection exceptionnel, qui fait l’admiration du clergé du voisinage. Cette qualité chrétienne de sa paroisse, l’abbé Guérin l’attribue aux mérites de ses ouailles, non aux siens, et à la bonté maternelle de la Sainte Vierge. Ailleurs, le monde peut courir à sa perte, attiré par les mirages de la société moderne. À Pontmain, les mœurs sont restées « patriarcales », les cœurs fidèles à la loi divine. La foi y est à chaux et à sable, inébranlable. 

Les choses sont allées de mal en pis

De la foi, il en faut en ce sinistre hiver… Les derniers mois ont été une série de désastres. Il y a eu l’incroyable canicule qui, dès mai 1870, a grillé les récoltes, obligé à abattre le bétail faute de pouvoir le nourrir, privé de revenus les agriculteurs ; or, à Pontmain, tout le monde ou presque est paysan. « Dieu y pourvoira ! » ont dit les gens, s’en remettant à la Providence. En juillet, il y a eu la déclaration de guerre contre la Prusse, conflit qui, en quelques semaines, a tourné au désastre pour nos armées. Début septembre, le Second Empire a été emporté par la défaite, l’ennemi a déferlé sur la France, annexé l’Alsace et la Lorraine, envahi la moitié du pays, assiégé Paris. Beaucoup ont pensé le châtiment mérité pour les fautes du régime et des Français, qui se sont détournés de Dieu… Et, parce que, comme aime à le dire l’abbé Guérin, l’on est toujours responsable et solidaire des fautes de ses frères, personne, dans son pieux village, ne s’est plaint lorsque la conscription a enlevé trente-huit garçons. L’on s’est borné à prier davantage, pour que les gars reviennent, et que les Allemands n’atteignent pas l’Ouest.

À la chaleur infernale de l’été a succédé un hiver précoce, l’un des plus froids du XIXe siècle, ponctué d’aurores boréales et de tremblements de terre, phénomènes que l’abbé Guérin, ami des sciences, a dédramatisés en expliquant leurs causes naturelles. Et sa paroisse a prié de plus belle. Mais, en dépit des prières, les choses sont allées de mal en pis et, en cette mi-janvier, alors que Paris, affamé, est sur le point de capituler, l’ennemi, déjà maître de la Normandie, menace toutes les provinces de l’Ouest. Selon les rares informations qui atteignent ce village, une grande bataille a été livrée devant Le Mans, à laquelle ont participé les conscrits de l’Ouest, donc les gars de Pontmain. Cette bataille, nous l’avons perdue ; beaucoup de nos soldats ont été tués, blessés, fait prisonniers.

Espérer contre toute espérance

L’angoisse s’est emparée des cœurs. Il n’est guère de maison qui n’ait un fils ou un frère au front. Sont-ils encore en vie ? Et puis, la route de Bretagne est désormais ouverte, les Allemands aux portes de Laval, à une demi-journée de marche de Pontmain… Sauf miracle, dans quelques heures, l’ennemi sera là. À l’angoisse s’ajoute la panique. Bien sûr, l’abbé Guérin, quand les garçons ont quitté le village, a dit qu’ils reviendraient tous, parce qu’ils se sont consacrés à Notre-Dame et qu’Elle les protégera. Sur l’instant, chacun l’a cru, mais, maintenant, les gens ne se bercent plus d’illusions. Tous les petits ne reviendront pas, c’est impossible… Une colère sourde, celle du désespoir, lève dans les cœurs de la paroisse exemplaire, parce que ni les sacrifices, ni les pénitences, ni les chapelets récités, ni les messes entendues n’ont empêché la catastrophe et que, décidément, l’on est trop malheureux. Malheureux, l’abbé Guérin l’est, lui aussi, d’autant plus qu’il vient de perdre sa meilleure amie et inlassable bienfaitrice, la très vieille Mme Morin du Tertre, qui l’a soutenu dans son ministère avec une générosité jamais prise en défaut. Sans elle, il se sent désemparé, seul, privé de son dernier appui terrestre. Ne reste qu’à poser un acte de foi total, à espérer contre toute espérance et se jeter dans les bras de la Providence. C’est ce qu’il fait. 

« N’allumez pas, Monsieur le curé, n’allumez pas ! Cela ne sert à rien de prier ! Le Ciel ne nous écoute pas ! »

Ses paroissiens n’en sont plus capables. Ce 15 janvier est un dimanche et, malgré la neige gelée qui couvre le sol et un thermomètre coincé à -20° depuis des semaines, les gens sont venus à la messe, mais le cœur n’y est pas. Dans la petite église glaciale, nul ne chante les cantiques familiers, les fidèles se dispersent dans un morne silence. L’humeur n’est pas meilleure à l’heure des vêpres. Chaque dimanche depuis la promulgation du dogme de l’Immaculée Conception en 1854, l’abbé Guérin, à vêpres, allume quatre cierges de vraie cire autour de la statue de Celle que le péché originel a épargné lors de sa conception. Si ce geste nous semble insignifiant, il représente, pour cette petite paroisse, un luxe invraisemblable, un sacrifice financier consenti pour honorer la Sainte Vierge, « Dame de Pontmain » depuis le Moyen Âge. Comme tous les dimanches, le vieux prêtre gagne la chapelle de l’Immaculée, tend la main pour allumer le premier cierge mais, voilà que, du fond de la nef plongée dans la pénombre, une voix masculine, qu’il ne voudra pas reconnaître, s’élève ; elle crie : « N’allumez pas, Monsieur le curé, n’allumez pas ! Cela ne sert à rien de prier ! Le Ciel ne nous écoute pas ! »

L’abbé Guérin est si surpris, si blessé par ce cri qu’en effet, il n’allumera pas les cierges et quittera l’église en proie au pire trouble intérieur de sa vie. Il croyait savoir ce que sont les douleurs d’un prêtre ? Il s’est trompé. La pire douleur d’un prêtre, c’est de découvrir qu’il a usé sa vie entière à se dévouer pour rien et que, si la foi de son troupeau vacille dans l’épreuve, c’est qu’il n’a pas été le bon berger dont ses brebis ont besoin. Pourtant, cette découverte bouleversante, ce constat d’échec, cet aveu de ratage d’une existence entière ne réussira pas à ébranler la foi et la confiance du vieux curé. Il espérera envers et contre tout, il espérera seul. 

Les quatre cierges

Cette espérance ne sera pas déçue. À deux jours de là, au soir du 17 janvier, Notre Dame apparaît dans le ciel de Pontmain pour promettre la fin de la guerre. Réponse évidente au cri de révolte des Pontaminois, « cela ne sert à rien de prier », Elle opposera telle une tranquille et éternelle évidence le message qui s’inscrit en lettres d’or à ses pieds : « Mais priez mes enfants. Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher. » Et l’une des étoiles qui accompagnent l’apparition viendra allumer les quatre cierges qui l’entourent, un à un, en réparation de l’oubli de l’avant-veille.

PONTMAIN

Sans aucune explication stratégique, les Allemands renoncent à entrer dans Laval, et ne marchent pas vers la Bretagne. La guerre épargnera Pontmain. Quant aux trente-huit garçons du bourg, comme promis par leur curé, ils reviendront tous sains et saufs. Ce n’est pas pour rien que le nom officiel de Notre-Dame de Pontmain est Notre-Dame d’Espérance.

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