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Jean de Saint-Cheron : « Thérèse invite à aimer d’abord son voisin de palier »

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Jean de saint cheron

JF Paga

Jean de Saint-Cheron, auteur de "Eloge d'une guerrière" (Grasset).

Mathilde de Robien - publié le 02/01/23

Dans son dernier ouvrage dédié à sainte Thérèse de Lisieux, "Eloge d’une guerrière", Jean de Saint-Cheron explore une facette méconnue de la jeune carmélite normande : une sainte en armure, dotée d’une âme de guerrière, ayant mené de nombreux et difficiles combats au nom de l’amour. Entretien.

Dans l’imaginaire populaire, sainte Thérèse est bien souvent associée à une jeune fille timide (ce qu’elle était), à une religieuse cloîtrée un peu exaltée (ce qu’elle était aussi tant son amour pour Jésus était fort), et à une sainte qui fait pleuvoir en souriant des pétales de roses sur la terre. Tout l’inverse du profil d’une guerrière ! Et pourtant, Thérèse, dont on fête les 150 ans de la naissance ce 2 janvier, n’a de cesse, dans ses écrits, d’employer un vocabulaire militaire pour décrire les combats qu’elle a menés au nom de l’amour. Jean de Saint-Cheron, directeur de cabinet du Recteur de la Catho, propose une lecture inhabituelle mais particulièrement éclairante sur la vie de sainte Thérèse : son courage face aux grandes épreuves de sa vie, son combat contre ses propres péchés et enfin, sa glorieuse guerre pour aimer son prochain en actes et en vérité. Tout au long de sa courte vie, Thérèse s’est efforcée de mettre en pratique le commandement de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres », sans exception. Car Thérèse a compris que « sans l’amour, toutes les œuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes ».

Aleteia : Vous dépeignez Thérèse comme une guerrière. C’est assez surprenant, elle qui a vécu neuf ans recluse dans un Carmel. En quoi a-t-elle une âme de guerrière?
Jean de Saint-Cheron : L’une des grandes caractéristiques de Thérèse, c’est l’immensité de son désir. Dès la petite enfance, elle se découvre faite pour de très grandes choses. Elle a un côté insatiable, éternelle insatisfaite, et plutôt que de baisser les bras devant une vie qui serait toujours décevante, elle croit, et c’est là sa force, en la possibilité que son désir soit un jour satisfait. La clé de tout cela, c’est sa foi : elle est persuadée que si Jésus a mis un désir aussi immense dans son cœur, ce n’est pas pour la frustrer mais pour la satisfaire. Son âme de guerrière vient de là : elle se battra jusqu’au bout pour parvenir au bonheur immense auquel elle se sent appelée. Et elle découvre peu à peu que le lieu de ce bonheur, ce n’est pas la gloire terrestre, mais l’amour.

Quels combats a-t-elle menés ?
La vie de Thérèse est marquée par trois grands combats. Son premier combat, dès l’enfance, consiste à faire face aux grandes épreuves que lui donne la vie et à ne pas tomber dans la désespérance. A quatre ans, elle perd sa mère, emportée par un cancer. Comme tous les grands guerriers, elle fait face à la mort. Il lui faut une solution pour survivre, et elle se réfugiera auprès de ses sœurs et de son père, « son roi chéri ».

Le deuxième grand lieu de combat, c’est le combat contre elle-même : contre son égoïsme, son orgueil, sa paresse, sa vanité, son narcissisme… contre le péché qui ronge le cœur de tout homme. Thérèse va combattre tout cela à partir de sa conversion la nuit de Noël 1886 à l’âge de 13 ans. Elle découvre qu’en s’oubliant elle-même, elle est capable de faire le bonheur des autres, qu’en renonçant à son propre caprice, elle œuvre, en l’occurrence, à la joie de son père. Elle ressent le « besoin de s’oublier », écrira-t-elle plus tard, le besoin d’aller contre son désir le plus immédiat pour aller vers quelque chose de plus grand.

Thérèse est adorable avec des sœurs qu’elle ne peut pas voir en peinture !

Enfin, son troisième combat, c’est le grand combat de l’amour, mené dans les petites choses de la vie de tous les jours, mais mené de manière absolument radicale. Le plus impressionnant est que ce combat confine jusque dans l’amour en actes de ceux et celles qu’elle n’aime pas, au sens sentimental du terme. Par exemple elle n’éprouve aucune sympathie pour certaines de ses sœurs du Carmel, néanmoins, Thérèse s’efforce de les aimer en actes. Thérèse a compris que l’amour n’était pas seulement une histoire de sentiments mais surtout une histoire de volonté et d’actes de la volonté. Elle est adorable avec des sœurs qu’elle ne peut pas voir en peinture !

Cette attitude ne pourrait-elle pas ressembler à de l’hypocrisie ?
On peut penser que c’est de l’hypocrisie, mais le grand génie de Thérèse, c’est d’avoir compris qu’il était essentiel d’être capable d’agir contre ses propres sentiments. Pour la simple et bonne raison que le sentiment qui nous traverse n’est pas la vérité. La vérité, c’est que nous sommes faits pour aimer. C’est le commandement de Jésus. Et elle le reçoit en pleine face ! Jésus a dit : « Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres » (Jn 15, 12). Jésus n’a pas précisé « sauf ceux dont la tête ne vous revient pas ». C’est sans condition. Et cela ne peut se faire qu’avec le concours de Dieu. Toute la matière de mon Eloge d’une guerrière, c’est cette myriade de petits actes qui ont composé le grand chef d’œuvre de la vie de Thérèse qui était l’amour en toutes choses.

Que s’est-il passé la nuit de Noël 1886 pour que cette nuit engendre une « guerrière en armure » ?
Thérèse dit en effet de cette nuit bénie : « Le Seigneur me revêtit de ses armes ». C’est la reconnaissance incroyable du besoin de s’oublier elle-même. L’arme de l’oubli de soi, associée à la grâce divine qui lui en donne la force. Cela rejoint la parole de saint Paul : « Ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 16). On est tout proche de la conscience de Thérèse que ce n’est pas avec ses propres armes humaines qu’elle va se battre, mais avec la force que lui donne Jésus et qui se matérialise dans sa manière de déployer l’amour dans les petites choses du quotidien.

Vous soulignez le génie théologique de Thérèse, qui renverse la pensée de l’époque qui faisait de Dieu un Dieu vengeur. Témoin du geste de Pranzini, ce condamné à mort qui a finalement embrassé le crucifix avant d’être exécuté, elle croit en un Dieu de miséricorde. En quoi était-ce révolutionnaire et d’où lui vient une telle intuition ?
Ayant la foi, je peux affirmer que son génie lui vient de Dieu. Il lui a donné une immense clairvoyance théologique pour qu’elle puisse en faire profiter le reste de l’humanité. Ce qu’elle a fait à travers ses écrits. Mais la juste théologie de l’Eglise, selon laquelle Dieu est miséricordieux, ne date pas de Thérèse. Elle existe depuis plus de 2.000 ans, dès l’Evangile en réalité. Néanmoins, il y avait à l’époque de Thérèse un certain catéchisme moralisateur, qui faisait de la figure de Dieu un Dieu punisseur et contre lequel Thérèse a eu le courage, la force et la clairvoyance de se lever. Pour Thérèse, ce n’est pas par la peur que l’on arrive à Dieu, ni par les scrupules que l’on devient un bon chrétien, mais uniquement par la confiance en Dieu capable de nous guérir.

A l’instar de Thérèse, que mettre concrètement en œuvre dans la vie de tous les jours pour atteindre la sainteté ?
Thérèse a traversé des épreuves terribles, et notamment la nuit de la foi pendant les 18 mois qui précédèrent sa mort. A ce moment-là, elle n’a plus eu le sentiment de l’existence de Dieu, ni de l’existence du Ciel. Elle a fait l’expérience que font les athées du néant absolu : il n’y a rien après la mort et Dieu n’existe pas. Néanmoins, dans cette nuit épaisse privée de lumière, elle garde sa résolution de faire le bien et de mettre en pratique le commandement d’amour de Jésus. Voilà ce que Thérèse nous dit : quand on se met à douter de Dieu, ou lorsque c’est difficile de vivre de manière chrétienne dans un monde qui ne l’est plus, Thérèse invite à agir conformément à ce que nous enseigne Jésus, plutôt que de chercher des preuves de l’existence de Dieu en dehors de nous-mêmes. Car c’est dans l’amour en actes qu’on trouve Dieu.

Avant de s’imaginer en Mère Teresa à l’autre bout du monde, Thérèse invite à aimer d’abord son voisin de palier.

Thérèse continue aussi à nous enseigner la petite voie de l’amour, elle nous engage à se laisser faire par Dieu en toutes choses, avec l’humilité et la confiance d’un enfant. La folie de l’Evangile se vit dans les petites choses, pas dans de grands projets irréalisables ! Avant de s’imaginer en Mère Teresa à l’autre bout du monde, Thérèse invite à aimer d’abord son voisin de palier.

Il semble que Thérèse ait été une éternelle insatisfaite : « La terre me paraissait un lieu d’exil et je rêvais le Ciel » écrit-elle. Comment arrive-t-elle à concilier la joie qui la caractérise et cette éternelle insatisfaction?
Il y a un grand réalisme chez Thérèse, elle voit la dureté de cette vie. Elle parle effectivement d’exil car, dans la bouche des mystiques, la vraie patrie, c’est le Ciel, lieu de bonheur sans fin, de joie sans partage, comme le promet l’Evangile. Thérèse fait concrètement l’expérience de la dureté de cette vie d’exil lorsque sa sœur aînée part au Carmel : « Ah ! Comment pourrai-je dire l’angoisse de mon cœur ? En un instant je compris ce qu’était la vie ; jusqu’alors je ne l’avais pas vue si triste, mais elle m’apparut dans toute sa réalité, je vis qu’elle n’était qu’une souffrance et une séparation continuelle. » 

Thérèse est capable de se réjouir des petites choses et de goûter aux petites joies quotidiennes de l’existence.

En même temps, et c’est dans ce sens qu’on ne peut pas dire que Thérèse soit déprimée ou dépressive, elle est capable de se réjouir des petites choses et de goûter aux petites joies quotidiennes de l’existence : la beauté de la neige, la splendeur de la nature, les couchers de soleil, les bonbons, les bons moments passés avec ses sœurs sur la plage de Trouville…  

Thérèse est réaliste. Elle a certes une vision sombre de la vie, mais en même temps une joie immense car elle est sûre de l’amour de Dieu. Et sûre que l’on peut dès ici-bas commencer à goûter au bonheur céleste à travers l’amour que le Seigneur nous commande.

Quel serait le conseil de Thérèse pour être heureux dans la vie ?
Faire confiance à Jésus plutôt qu’à toutes autres créatures. Thérèse se fie bien davantage à la folie de l’Evangile plutôt qu’à une certaine sagesse de bien-pensants ou à un bon sens trop prudent. Elle brûle sa vie par les deux bouts. Elle invite à mettre en pratique le commandement de l’amour, elle qui a décidé d’aimer jusqu’à son dernier souffle. Cette parole de Thérèse à la fin de sa vie résume ainsi son génie et son ardeur de guerrière : « Oh ! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat. Je consens même à ce que ma vie soit très longue, la seule grâce que je désire, c’est qu’elle soit brisée par l’amour ».

Comment expliquer le rayonnement mondial de cette jeune carmélite normande ?
Malheureusement, depuis une cinquantaine d’années, Thérèse est de moins en moins connue. Elle était une superstar dans la première moitié du XXe mais aujourd’hui elle est connue essentiellement des catholiques pratiquants. Néanmoins, son immense célébrité vient du rayonnement de ses manuscrits autobiographiques – Histoire d’une âme a été vendue à 500 millions d’exemplaires dans le monde – et de son universalité. Thérèse est capable de rejoindre tout homme et toute femme dans ce qui est constitutif des grands désirs qui anime l’humanité toute entière : le désir du bonheur, le désir de l’amour, qui ne sont pas circonscrits à la religion chrétienne. Et puis Thérèse nous touche aussi parce qu’elle parle de la dureté de la vie. Je suis persuadé que Thérèse peut parler au monde encore aujourd’hui. Et à l’occasion des 150 ans de sa naissance, il est l’heure de la faire à nouveau connaître.

A paraître le 4 janvier :

Eloge d’une guerrière, Jean de Saint-Cheron, Grasset, 18,50 euros.

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