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Trois bicentenaires pour 2023

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Simón Bolívar

Jean Duchesne - publié le 27/12/22

En 1823, les vedettes étaient Bolivar, le Trocadéro et Byron. L’essayiste Jean Duchesne en tire quelques leçons. L’avènement des nationalismes et du romantisme ont laissé leurs traces…

On dira peut-être qu’il ne s’est rien passé d’extraordinaire en 1823 au point qu’il vaille la peine d’en parler deux cents ans après. Mais certains événements de cette année-là ont enclenché ou consolidé des phénomènes qui façonnent encore notre monde de 2023.

« Libérateurs » contraints à l’exil

En 1823, Simon Bolivar est à son zénith. Déjà président de la Grande Colombie d’où il a chassé les royalistes espagnols et qui regroupe son Venezuela natal, la Colombie actuelle, Panama et l’Équateur, il prend encore la tête du Pérou, qui comprend la Bolivie d’aujourd’hui (ainsi baptisée en son honneur). Mais ce grand État se défera dès 1829. La même année 1823, au Mexique devenu indépendant deux ans plus tôt, le militaire qui s’était proclamé empereur est renversé par des républicains qui ne s’entendent pas et voient le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica faire sécession pour former la République fédérale des Provinces-Unies d’Amérique centrale, qui ne tiendra que jusqu’en 1839.

Toujours en 1823, au Chili, Bernardo O’Higgins, le « Libérateur » local, préfère se retirer pour éviter une guerre civile. Et en Argentine, le général San Martin, héros de campagnes jusqu’au Chili et au Pérou contre les fidèles à Madrid, est jugé encombrant et contraint lui aussi à l’exil, comme le sera Bolivar à son tour en 1830. Encore en 1823, les dernières troupes portugaises quittent le Brésil, mais l’empereur, de la famille régnante à Lisbonne, en paraît trop tributaire et doit faire face aux grands propriétaires terriens. Comme partout ailleurs dans la région, ceux-ci sont peu soucieux de véritable démocratie et divisés entre libéraux (fédéralistes) et conservateurs (centralisateurs), retranchés dans leurs fiefs. À leurs yeux, la guerre — civile ou contre un pays voisin — est un moyen ordinaire de faire de la politique.

Le début de la fin du colonialisme

Sans doute n’y a-t-il pas à chercher ailleurs la matrice de l’instabilité chronique en l’Amérique latine. En témoignent ces temps-ci les crises au Pérou où le président a été destitué, en Bolivie où le président a dû fuir après sa énième réélection mais est revenu en grâce, au Chili où la nouvelle Constitution soutenue par le président élu en 2021 vient d’être massivement rejetée, en Argentine où la vice-présidente et ex-présidente a été récemment déclarée, pour corruption, inéligible à vie… Sans parler du Venezuela, producteur de pétrole et classé le pays le plus pauvre d’Amérique latine, avec un PIB inférieur à celui d’Haïti ruiné par des dictatures non viables, l’anarchie en résultant et des catastrophes naturelles.

On peut voir dès 1823 une préfiguration des limites du modèle censé universel de l’État-nation fédérateur, qui s’impose alors aux jeunes États-Unis d’Amérique

Cette précarité provient bien sûr de l’affaiblissement des puissances coloniales, Espagne et Portugal, du fait des Révolutions de 1776 et 1789 et des guerres napoléoniennes. Mais elle se retrouve dans des situations tout aussi fragiles et fâcheuses ailleurs dans le monde, notamment en Afrique mais aussi au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, depuis la dissolution des empires turc, puis britannique et français. On peut voir dès 1823 une préfiguration des limites du modèle censé universel de l’État-nation fédérateur, qui s’impose alors aux jeunes États-Unis d’Amérique et est encore réputé de nos jours propre à structurer et organiser le monde entier.

L’incongruité des Droits de l’homme au Trocadéro

Cependant, les péripéties de 1823 en Amérique latine ont un retentissement là où elles ont leur source : en Europe et même chez nous. Le roi d’Espagne, qui a retrouvé son trône en 1814 et est en train de perdre ses colonies, est forcé en 1820 d’accepter une Constitution et fait appel à la Sainte-Alliance des vainqueurs de Bonaparte. La France de Louis XVIII, où Chateaubriand est ministre des Affaires étrangères, est chargée de rétablir l’absolutisme au-delà des Pyrénées. L’épisode le plus glorieux de cette expédition de 1823 est la prise du fort du Trocadéro près de Cadix. La place toujours nommée à Paris en souvenir de ce haut fait accueille depuis 1985, sans que l’incongruité soit perçue, le Parvis des Droits de l’homme…

Il est vrai qu’il y a deux cents ans, pas grand monde à Paris ne s’émeut d’envoyer des troupes réprimer les libertés politiques dans un pays proche. Huit ans après Waterloo, cette victoire redore le blason tricolore. Le seul qui proteste est un député libéral (et franc-maçon, comme la plupart des révolutionnaires nord- et sud-américains et des constitutionnels espagnols, également anglophiles). Il est expulsé de la Chambre et acclamé par une populace, mais non par l’intelligentsia qui bénéficie pourtant d’un prodigieux essor de la presse grâce à de piquantes polémiques qui font vendre (comme le raconte Balzacdans Illusions perdues). 

Exaltation romantique

Si en 1823 les faiseurs d’opinion à Paris ne s’excitent guère sur l’Espagne et l’Amérique latine, en revanche ils se passionnent pour la Grèce, où des patriotes se sont révoltés en 1821 contre la domination ottomane. Les massacres en représailles de chrétiens orthodoxes par les Turcs à Constantinople et dans l’île de Chios en 1822 (voir un célèbre tableau de Delacroix) soulèvent l’indignation. La principale figure du mouvement philhellène international est Lord Byron, déjà célèbre comme poète, mais aussi pour ses frasques et provocations. Il va rejoindre les insurgés grecs assiégés à Missolonghi et il y mourra bientôt (en avril 1824) d’une « fièvre des marais ». En France, Lamartine et Hugo prendront publiquement le deuil.

Delacroix-AFP
Scènes des massacres de Scio : familles grecques attendant la mort ou l’esclavage, Eugène Delacroix, 1824.

Ces émotions marquent l’avènement durable du romantisme. Entendons par là l’exaltation non de la sensibilité amoureuse, mais du « moi » qui s’exhibe. C’est une révolution culturelle, esthétique et morale, en contrepoint de l’industrialisation en Angleterre. Les Français, trop occupés à s’entre-guillotiner puis à tenter de dominer l’Europe, la loupent d’abord. Or c’est là un dépassement décisif de l’idéal antique, romain et classique, du primat de la raison chère aux Lumières et du beau grec harmonieux, débordé par la fascination du mal. C’est enfin le remplacement du héros mythique par un « génie » autoproclamé qui se médiatise lui-même en s’affranchissant des lois communes et repoussant les limites de la condition humaine, dût-il s’y brûler les ailes, comme Byron après ses amis Keats et Shelley, morts en 1821 et 1822.

GEORGE BYRON
Lord Byron

Monroe et Pie VII 

Quand on considère à présent l’an 1823, on constate qu’il a laissé des traces. Les défis post-coloniaux que n’a pu relever Bolivar demeurent, tandis que Byron a quantité d’émules inconscients : il n’est simplement plus nécessaire d’être poète pour admirer (à défaut de la pratiquer) l’insolence subversive, nourrie par une hubris velléitaire et manifestée dans des transgressions de toutes sortes. Notre XXIe siècle reste romantique dans l’art de remodeler la réalité à partir d’images indéfiniment relayées d’exceptions et de dysfonctionnements.

Mais deux autres événements de 1823 sont encore à retenir, parce que leur impact reste perceptible. En décembre, le président américain James Monroe énonce sa fameuse doctrine : la vieille Europe n’a aucun droit à intervenir outre-mer. Les colonisations ultérieures sont ainsi déjà réprouvées. Et en août s’éteint à Rome le pape Pie VII. Élu en 1800, malgré les Français et bientôt leur prisonnier, comme son prédécesseur Pie VI, il résiste à Napoléon et prêche ensuite la sagesse du pardon. La papauté acquiert avec lui une nouvelle autorité morale. Le bicentenaire de sa disparition mérite à lui seul d’être commémoré.

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