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Mauriac et la foi de Proust

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Photo12 via AFP

Marcel Proust.

Henri Quantin - publié le 30/11/22

Mauriac trouvait que la grande faiblesse de l’œuvre de Proust était l’absence de Dieu : c’était pour lui une faute contre l’exigence romanesque. Pour autant, note l’écrivain Henri Quantin, il avait bien vu que le Proust malade et souffrant était peut-être bien sur le trajet de l’Espérance (2/2).

Ébloui par le « petit Proust » dès 1906, après la lecture d’une « simple » préface à Sésame et les lys de Ruskin (dont Proust était aussi le traducteur), Mauriac s’étonnait que Gide ait pu passer à côté d’un tel génie, en refusant le manuscrit de Du côté de chez Swann pour Gallimard en 1912. Lecteur admiratif de À la recherche du temps perdu, référence qui vient très régulièrement sous sa plume, Mauriac n’en déplorait pas moins un absent de taille dans ce roman immense : Dieu. Quelle qu’ait été l’évolution de son regard sur l’œuvre, qui lui inspira même un Du côté de chez Proust en 1947, son constat initial est d’une grande acuité :

« Dieu est terriblement absent de l’œuvre de Marcel Proust. Nous ne sommes point de ceux qui lui reprochent d’avoir pénétré dans les flammes, dans les décombres de Sodome et de Gomorrhe ; mais nous déplorons qu’il s’y soit aventuré sans l’armure adamantine. Du seul point de vue littéraire, c’est la faiblesse de cette œuvre et sa limite : la conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la peuplent ne connaît l’inquiétude morale, ni le scrupule, ni le remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui sache ce que signifie : pureté ; ou bien les purs, comme la mère et comme la grand-mère du héros, le sont à leur insu, aussi naturellement et sans effort que les autres personnages se souillent. »

L’absence de la Grâce

Conscient qu’il peut être accusé de mélanger les genres et d’évaluer l’œuvre à travers des critères qui relèvent plus de la foi que de la littérature, Mauriac s’empresse de devancer l’objection :  

« Ce n’est point ici le chrétien qui juge : le défaut de perspective morale appauvrit l’humanité créée par Proust, rétrécit son univers.  La grande erreur de notre ami nous apparaît bien moins dans la hardiesse parfois hideuse d’une partie de son œuvre que dans ce que nous appellerons d’un mot l’absence de la Grâce. »

La nature et la grâce : un seul des deux vous manque, et tout est étriqué. Sans la grâce, un roman est lourdement bestial ; sans la nature, il est mièvrement angélique. Chez Proust, il y a la grâce de l’art, certes, mais elle remplace sans doute la Grâce divine. Aux yeux de Mauriac, ignorer la possibilité même du Salut revient à amputer le réel qu’on prétend décrire sans réserve. C’est une faute contre l’exigence romanesque, symétrique de celle qui consiste à édulcorer le mal pour ne pas heurter.

On montrera aussi que le temps retrouvé a un goût d’éternité ou que le portail de l’église de Balbec est un peu plus qu’une belle architecture.

Il est bien sûr possible de guetter dans À la recherche du temps perdu les traces de Dieu au-delà des intentions de l’auteur. On dira alors que la madeleine est eucharistique, en tant qu’elle unit passé et présent, et qu’elle n’est pas sans rapport avec Marie-Madeleine. On montrera aussi que le temps retrouvé a un goût d’éternité ou que le portail de l’église de Balbec est un peu plus qu’une belle architecture. Aucune tentative de christianiser Proust, toutefois, ne convainc entièrement. Le christianisme semble avant tout, chez lui, de l’ordre de l’arrière-plan culturel et artistique. Il contribue à la densité d’une expérience vécue ou à la force de son déploiement dans l’imaginaire du lecteur, mais la foi du narrateur n’est pas un enjeu décisif de l’œuvre, pas plus que l’éventuel salut d’un des personnages.

La souffrance de Proust

Du salut de Proust lui-même, en revanche, Mauriac ne pouvait se désintéresser. Devant le lit de mort de cet homme qui « avait aimé les lettres jusqu’à en mourir », c’est à Blaise Pascal et à sa prière pour demander le bon usage des maladies que Mauriac pense. Comme Pascal, écrit-il, Proust a répondu magnifiquement à la maladie par un don total, mais « au lieu que ce fût, à l’exemple de Pascal, pour appréhender ce qui ne passera pas, ce fut pour appréhender ce qui passe ». Proust, suggère Mauriac, a aimé son œuvre comme on peut aimer le Christ : en lui sacrifiant tout et en s’offrant pour elle. Pourtant, même dans ce qui pourrait passer pour une sacralisation indue de la littérature, Mauriac ne peut se résoudre à voir un manquement spirituel : « Ainsi cette œuvre dévoratrice ne l’aura détourné que de l’Être infini… Mais encore, le savons-nous ? D’un tel monument, ce n’est pas assez de dire qu’il était une nécessité, et nous avons le droit d’y reconnaître une volonté particulière de Dieu. »

Dans son effort pour sauver l’œuvre de certains anathèmes et pour sauver son auteur des jugements hâtifs, Mauriac n’omet pas d’évoquer la souffrance endurée toute sa vie par Proust, souvent oubliée par ses propres amis : « Comme il souffrait depuis des années sans mourir, ses amis trouvaient commode et rassurant parfois d’en sourire. » C’est ici que Mauriac donne tout son sens à son rapprochement pascalien : « Mais c’est justement dans cette prière pour le bon usage des maladies, dont nous parlions en commençant, que Pascal jette ce cri : “O Dieu, qui aimez tant les corps qui souffrent ! …” Marcel Proust était donc aimé. »

Le trajet de l’Espérance

Les mots de Mauriac, juste après la mort de Proust, ne relèvent pas d’une simple complaisance entre écrivains ou d’une indulgence de principe pour un confrère romancier. Le chrétien Mauriac, d’ailleurs, ne craint pas de dénoncer fermement le mal qui rôde autour de tout auteur : « Voici donc l’homme de lettres à son paroxysme : celui qui a fait de son ouvrage une idole et que l’idole a dévoré. » Mais, précisément parce qu’il n’idolâtre pas la littérature, ce même chrétien croit que ce qui s’est joué, pour Proust agonisant, touche à une éternité sans commune mesure avec toutes les gloires littéraires, si durables soient-elles. Jamais l’Académie française ne donnera de vrais « Immortels ». C’est toutefois à Proust qu’il est bon de laisser le dernier mot. Nulle déclaration de foi de sa part, mais un agnosticisme qui n’a rien du confort d’un endormi au mol oreiller, ce dont témoigne une lettre de 1915 :

« Si je n’ai pas la foi […], en revanche la préoccupation religieuse n’est jamais absente un jour de ma vie. J’en ai du reste parlé tout dernièrement (par lettre naturellement) à M. Neuburger pour lui dire la possibilité qu’il revît un jour son fils. Mais plus on est religieux, moins on ose aller dans l’affirmation, au-delà de ce qu’on croit ; or je ne nie rien, je crois à la possibilité de tout, les objections fondées sur l’existence du Mal, etc. me semblent absurdes, puisque la souffrance seule me semble avoir fait et continue à faire de l’homme un peu plus qu’une brute. Mais de là à la certitude, même à l’Espérance, il y a un long trajet. Je ne l’ai pas encore franchi. Le franchirai-je jamais ? »

L’Espérance comme un long trajet, au cours duquel la souffrance nous élève… Le chrétien Mauriac avait vu l’essentiel devant le cadavre de l’agnostique Proust, en plaçant sa vie sous le signe de Pascal et de la maladie rédemptrice. Seigneur, donnez-nous souvent de tels chrétiens, de tels agnostiques… et de tels romanciers.

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