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Des saints pour gouverner l’Église ?

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Jean-Matthieu GAUTIER/CIRIC

Image d'illustration

Louis Daufresne - publié le 14/11/22

La multiplication des scandales dans l’Église de France va-t-elle obliger à une réforme plus profonde que prévue ? Pour le journaliste Louis Daufresne, le peuple de Dieu attend des saints pour gouverner, ces saints de l’ombre qui ne veulent pas gouverner.

Renouer la confiance avec les fidèles sera « long et difficile », convenait sur RTL Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, deux jours après avoir révélé, à la surprise générale, que onze évêques avaient eu affaire à la justice, civile ou canonique, pour des « abus » sexuels ou de la « non dénonciation ». On apprenait qu’un cardinal figurait parmi eux, l’ancien archevêque de Bordeaux, Mgr Jean-Pierre Ricard, dont le message lu devant la presse stupéfia l’opinion : « Il y a 35 ans, alors que j’étais curé, je me suis conduit de façon répréhensible avec une jeune fille de 14 ans. Mon comportement a nécessairement causé chez cette personne des conséquences graves et durables », y écrivait le prélat. Sans préciser la matérialité des faits. Le parquet de Marseille mène l’enquête, le Vatican aussi. Au même moment, sortait l’information sur un prêtre du diocèse de Rennes écroué pour viol aggravé sur un adolescent, pour des faits commis dans la nuit du 3 au 4 novembre. Il l’avait drogué pour profiter de lui dans un hôtel parisien…

Il suffirait de se repentir

Pour l’Église, c’est comme si on assistait à sa mise au tombeau, tant les médias, sur le mode du tragique de répétition, chantent les litanies morbides de ses crimes. Ne les incriminons pas. Sans eux, les frasques continueraient à l’abri des regards et il faut espérer que ce ne soit pas le cas. C’est bien là que réside le caractère systémique de cette crise : la société médiatique fait monter sur ses bûchers qui elle veut. Cela fait bien longtemps que l’Église se trouve dépouillée de sa fonction inquisitoriale, même si on s’amuse toujours à l’enfermer dans cette image. Le bien et le mal sont dits par les médias et ce qui compte, c’est donc ce qu’ils disent de l’Église, non ce qu’elle dit d’elle-même. Et depuis le début de cette histoire, elle ne cesse de subir et rien n’indique que cela va s’arrêter.

Les clercs pensaient se jouer des médias. Le rapport de la Ciase devait scénariser une prise de conscience collective — qui permettrait d’historiciser le sujet, de le regarder en se retournant. À force de sondages et d’expertises, en prenant du recul sur un demi-siècle, le curé, tel le corbeau honteux et confus, jurait qu’on ne l’y prendrait plus. Une page allait se tourner. Il suffirait ensuite de se repentir publiquement, de mettre en place des mécanismes de réparation, et tout serait réglé.

Une institution kakistocratique ? 

Or, il était vain d’imaginer un avant et un après Ciase, comme si le passé pouvait être dépassé. Les lendemains ne chantent jamais et, en règle générale, on apprend peu de ses erreurs. Les vices ne sont pas un legs de l’histoire mais de la nature. Ce qui veut dire que le crime ne cessera jamais, pas plus dans l’Église que dans les familles ou la société. Penser le contraire ne peut engendrer que désillusion et amertume. Est-ce à dire qu’il ne fallait rien faire ? Non, bien sûr. Mais depuis vingt ans, le clergé faisait semblant de prendre la mesure des choses. Du foyer de l’affaire Pican (2001) jusqu’au brasier de l’affaire Preynat/Barbarin (2020), trop de temps avait passé, sans qu’aucun garrot ne fût posé sur l’hémorragie. Le rapport de la Ciase, au lieu d’éteindre l’incendie, le raviva. Car la puissance d’un événement ne réside pas dans son caractère ponctuel, émotionnel au moment où il survient, mais dans les développements qu’il contient et qui sont difficilement canalisables et prévisibles. Le rapport de la Ciase créa un appel d’air et les flammes, reprenant de plus bel, dévorent aujourd’hui la réputation d’un évêque et d’un cardinal. Qui l’eût imaginé il y a un an ? Un événement, c’est comme la fission nucléaire : tout dépend de la réaction en chaîne. Une fois balancée, la bombe n’en finit pas d’éclater. La Ciase joua ainsi le rôle de déclencheur.

La cooptation, et le phénomène de cour qu’elle engendre, fait fuir les talents et, in fine, entraîne le dépérissement de l’organisation

Jean-Marc Sauvé sera-t-il à l’épiscopat ce que Mirabeau fut à l’Ancien Régime, le prophète de sa disgrâce ? Avec ces nouvelles révélations, « c’est arrivé au stade où la météorite géante tombe et où il y a extinction des dinosaures », dit Christine Pedotti, experte en paléontologie cléricale. L’institution serait-elle frappée de kakistocratie ? Ce phénomène est décrit dans nombre d’organisations où les moins bons ou les moins compétents sont promus par cooptation. Tout se fossilise et se vitrifie autour d’eux. Un personnage brillant aura du mal à monter. Il verra toujours sa progression comme la juste rétribution de son talent, lequel peut faire de l’ombre à des concurrents convoitant les mêmes postes que lui. Au contraire, un personnage sans qualité sera poussé car, flatté d’être reconnu pour ce qu’il n’est pas, on sait qu’il vouera une reconnaissance sans borne à sa hiérarchie. Ne grimpent que ceux que l’on peut tenir. Ce qui compte, c’est la loyauté à un système, pas à des principes. La cooptation, et le phénomène de cour qu’elle engendre, fait fuir les talents et, in fine, entraîne le dépérissement de l’organisation, même si celle-ci peut parvenir à se perpétuer longtemps sans que rien ne se passe.

Des saints pour gouverner

Tout le monde se demande comment l’Église a pu promouvoir des clercs ayant gravement fauté, et comment ceux-ci ont pu accepter de devenir évêques. Chacun y va de sa suggestion pour réformer la maison. On pourrait par exemple publier des bans pour que toute victime soit à même de s’opposer à une nomination. On pourrait consulter les laïcs pour savoir quels prêtres ils jugeraient aptes à la charge épiscopale. On pourrait aussi faire appel à des candidatures, même si le philosophe Alain, dans son Propos sur les pouvoirs (1985), juge que « le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. […] Autant dire que les pires gouverneront ». Peut-être, mais la cooptation ne nous protège pas non plus contre l’appétit et la jouissance du pouvoir.Et si des saints gouvernaient l’Église ? Bonne idée, mais il est à craindre que ce vœu soit pieu. Car héros et âmes d’élite n’aspirent pas à gouverner. À moins que les circonstances et aussi le peuple ne les y poussent. Toutefois, la sainteté est surtout un titre posthume et il n’en existe aucun annuaire. Et il en est bien ainsi. Bien des abus et des dérives sont les fruits d’un « charisme » qu’on admirait tant.

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