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Du bon usage des médias

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Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Ambiance dans la Salle des Quatre Colonnes, jour de débat sur le projet de loi de finances (PLF) et l' application d un 49.3, Assemblée Nationale, octobre 2022.

Jean Duchesne - publié le 09/11/22

Comment ne pas se laisser entraîner dans la mécanique du sensationnalisme médiatique ? Pour l’essayiste Jean Duchesne, images et échos se substituent aux réalités qu’elles représentent. Il dégage trois leçons de l’Évangile pour un bon usage des médias.

On entend répéter ces temps-ci que l’Église est encore bien trop cachotière et a d’énormes progrès à faire dans le champ de la transparence et de la communication si elle veut retrouver quelque crédibilité. Un argument est que le christianisme a toujours su se couler dans les moyens d’expression disponibles et que, s’il n’y arrive plus, c’est que quelque chose s’est cassé ou perdu en lui. Si historiquement fondée et même souvent bien intentionnée que soit cette analyse, elle est néanmoins discutable. Il vaut la peine de réfléchir sur le fonctionnement de l’information aujourd’hui.

De l’écrit à l’imprimerie

Il est exact que les premiers disciples du juif Jésus n’ont pas hésité à passer au grec et au latin, puis à emprunter les langues des populations qu’ils évangélisaient et même à leur donner l’écriture (par exemple le cyrillique). Pour le culte, ils ont tiré parti des temples et basiliques antiques, puis su les dépasser en créant des styles nouveaux (byzantin, roman, gothique…). Lorsque les techniques d’impression, qui existaient déjà en Asie et dans le monde musulman, se sont efficacement perfectionnées en Europe dans la seconde moitié du XVe siècle, un des tout premiers livres produits a été à Mayence la Bible de Gutenberg, et en France l’immensément populaire collection de vies de saints qu’est La Légende dorée de Jacques de Voragine (évêque dominicain de Gênes au XIIIe siècle).

L’imprimerie n’a pas mis pas seulement des textes, mais aussi des images (d’abord des gravures) à la disposition du plus grand nombre. L’imaginaire collectif ne s’est bientôt plus nourri uniquement de ce qui était entendu et vu dans les églises, sur les bâtiments publics et par le bouche-à-oreille. La radio, qui transmet la voix en direct, puis le cinéma et la télévision, qui offrent des combinaisons d’oral et de visuel, et plus encore internet et les réseaux sociaux ont bouleversé de plus en plus radicalement la donne aux XIXe, XXe et XXIe siècles, en mettant à disposition infiniment plus d’informations qu’il n’est possible d’en recevoir. 

Échos en chaîne

Dans cette incessante avalanche de « nouvelles » bientôt enfouies sous les suivantes, ce qui surnage et a (au moins provisoirement) un impact est ce qui est repris, répété et commenté. Mais la nouveauté de l’événement déclencheur s’épuise vite, et sa réalité, dont peu importe bientôt qu’elle soit déformée ou contestée, est éclipsée par une autre : un débat, une affaire ou une crise qui occupe bientôt tout l’espace. L’actualité se nourrit ainsi d’elle-même. On ne parle plus de faits, mais de leurs échos, qui en suscitent d’autres en chaîne. Le pouvoir n’est bientôt plus dans l’action, mais dans l’audience qui monopolise l’attention.

Il faut noter que, dès le départ et à chaque étape de la série qui suit de relais réactifs, le « moteur » du rebond est le sensationnel. La gamme des registres est large : du tragique au révoltant, en passant par l’insolite, le conflictuel, le comique et la désignation de boucs émissaires, et de l’angoissant au voyeurisme, sans négliger le suspense et l’empathie. Le processus ne s’essouffle que lorsque plus personne n’arrive à sortir rien qui bouscule encore. Mais des révélations d’autres ordres auront entretemps relancé la mécanique médiatique.

McLuhan avait vu juste

Le mot « médias » a été tiré, il y a soixante ans déjà, des réflexions du philosophe canadien (et catholique) Marshall McLuhan. L’anglais reprend tel quel le latin medium, avec son pluriel media, pour désigner un intermédiaire ou un support de transmission. McLuhan a perçu qu’en une mutation culturelle qu’il jugeait d’ampleur cosmique, nous étions en train de sortir de ce qu’il appelait « la galaxie Gutenberg » (c’était le titre de son livre de 1962).

[Les médias], d’après McLuhan, ne servent pas à s’informer ou se distraire, car ces moyens sont eux-mêmes la motivation et le but de leur utilisation, qui s’inverse ainsi en dépendance.

C’est-à-dire qu’avec les technologies avancées de communication, l’écrit imprimé – medium tranquille (cool) qui, à l’instar des images rares et fixes, ne met pas de pression – est supplanté et vassalisé par divers procédés audio-visuels (media) qui sont hot (brûlants), car ils suscitent instantanément et sans relâche des émotions et fascinent, hypnotisent même. 

Dans l’oubli ignare du latin et de l’anglais, on a francisé media en un singulier générique, avec un accent aigu sur le « e », et forgé le pluriel redondant « médias ». Ceux-ci, d’après McLuhan, ne servent pas à s’informer ou se distraire, car ces moyens sont eux-mêmes la motivation et le but de leur utilisation, qui s’inverse ainsi en dépendance. D’où l’idée que « le médium est le message », puisque la télévision, internet et les portables ne sont pas des outils neutres, mais monopolisent l’information qui façonne les consciences. Un côté totalitariste se dévoile dans l’exigence de transparence : tout ce qui est médiatisable doit être médiatisé.

L’outrance obligée

Tout cela ne laisse pas d’être anxiogène : on se découvre impuissant dans le paysage sans horizon d’une vaste foire d’empoigne. Mais les « médias », entreprises soumises aux lois économiques, ne peuvent pas garder leur clientèle uniquement en la déstabilisant. Ils diversifient donc leur offre en proposant également toutes sortes d’évasions dans des univers fictifs ou artificiels – rassurants parce que choisis sans contrainte explicite et agréablement clos : jeux, feuilletons et hobbies en tout genre, sport-spectacle, etc. Tout cela fonctionne en fait selon les mêmes principes que l’actualité qui s’impose comme sérieuse et inesquivable.

L’ordinaire, le quotidien, l’expérience commune sont médiatiquement sans intérêt. Selon un adage fameux du journalisme américain, qu’un chien morde un homme qui n’est pas déjà célèbre ne mérite pas d’être mentionné ;mais qu’un homme, quel qu’il soit, morde un chien, ça peut « faire la une » – s’il n’y a pas plus extravagant sur le moment. Du fait des règles qui la gouvernent, l’ »info » est invite donc quasi forcément à l’outrance. Arrivistes et militants de tous plumages et ramages le savent bien : une « petite phrase » ou un geste provocateur (par exemple vandaliser d’une toile de maître) peut alimenter la chronique pendant des semaines.

Trois leçons de l’Évangile

Dans ces conditions, la vie chrétienne ferait-elle pas mieux de ne pas se laisser entraîner dans l’orbite de cette « galaxie » ? Car si les moyens n’y justifient pas la fin, c’est pire : ils la remplacent, dans une fuite éperdue vers nulle part. Ce serait une erreur. D’abord parce que vivre, c’est recevoir, s’exprimer, échanger, partager, et qu’en notre monde, tout cela ne se fait pas sans moyens. Les médias existent. Les boycotter n’éroderait guère leur emprise. De plus, ils peuvent être utilisés comme de simples instruments pour transmettre la foi et en témoigner. Saint Jean-Paul II dans ses voyages a su utiliser la télévision sans se plier aux normes du « télégénique ». Le pape François bat tous les records d’audience sur les réseaux sociaux.

Il en va bien sûr tout autrement dans le cas des emballements médiatiques remettant de l’extérieur en cause ce qu’est et croit l’Église. On peut alors faire appel à des experts, conseillers en communication. Mais on sort là du domaine rationnel. L’expérience et la maîtrise des techniques ne suffisent pas. Or l’Évangile offre trois leçons opportunes. Il n’est d’abord pas moins subversif que l’info la plus dérangeante : « Aimez vos ennemis… » (Lc 6, 35). Ensuite, le Christ était un redoutable polémiste, qui ne se laissait pas enfermer dans la problématique de ses critiques (Mt 22, 46), et il invite à l’imiter. Enfin, ce qui compte n’est pas d’avoir le dernier mot : « Heureux êtes-vous si l’on vous calomnie… » (Mt 5, 11).

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