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Nobel de littérature : Annie Ernaux versus Michel Houellebecq

Annie-Ernaux-2011

CC BY-SA 3.0 Creative Commons

Annie Ernaux.

Henri Quantin - publié le 12/10/22

Entre deux lectures de la société envahie par la révolution sexuelle, les jurés du prix Nobel de littérature ont préféré l’idolâtrie du sexe à la lucidité, estime l’écrivain Henri Quantin.

Avec leurs perpétuelles polémiques sur la surreprésentation des mâles dans les palmarès, la seule chose qu’ont réussi les féministes est de faire soupçonner un choix idéologique chaque fois qu’une femme est récompensée par un prix autre que celui de Miss seins nus. En 1928, quand Sigrid Undset obtint le prix Nobel de littérature, personne ne pensa que le jury s’était cru obligé de choisir une femme, encore moins que cela couronnait la conversion de la romancière norvégienne au catholicisme en 1924. Le jury récompensait une grande œuvre, voilà tout.

Avec le prix Nobel d’Annie Ernaux, le doute est permis, tant ses livres, sans exception, sont un hommage à ce que l’idéologie ambiante vante à flots continus, à commencer par les bienfaits supposés de la « libération des femmes ». « Après Simone Veil au Panthéon, remarque une jeune lectrice peu convaincue par le roman L’Événement, ça devait arriver… L’avortement est un bon pourvoyeur d’héroïnes nationales. » Les supporters déçus de l’échec de Houellebecq ont eu beau jeu de dire que le sexe de leur poulain était un handicap insurmontable.

Deux révélations

Toute l’œuvre de Claudel, dit-on, découle de son illumination de Noël 1886 devant un pilier de Notre-Dame. Plus avantagée, Annie Ernaux, connut deux révélations successives : à Carrefour et devant Canal Plus. La première eut lieu à Annecy au début des années soixante-dix, pendant qu’elle faisait ses courses. Annie Ernaux se dit soudain que les grandes surfaces sont absentes de la littérature ; elle sera donc l’écrivain des supermarchés. La seconde révélation, plus solitaire, est rapportée au début d’une Passion simple. Alors qu’elle regarde pour la première fois un film X à la télévision, sans décodeur, Annie Ernaux est bouleversée à l’idée de contempler ce que des centaines de générations, avant elles, n’ont pas pu voir.

Même pour qui évite de confondre l’effet de l’écriture avec le sujet traité, les deux révélations contiennent toute la future œuvre d’Annie Ernaux : la consommation de masse et l’idolâtrie du sexe.

Dès lors, elle estime que la littérature devrait tendre à « cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel ». Même pour qui évite de confondre l’effet de l’écriture avec le sujet traité, les deux révélations contiennent toute la future œuvre d’Annie Ernaux : la consommation de masse et l’idolâtrie du sexe. Le volet essentiellement sexuel donne une série de minces volumes à forte teneur autobiographique, des Petit Ours brun pour adultes, dont le mérite commercial est d’épouser à merveille les supposées avancées de la révolution sexuelle. La plupart des éloges qu’Annie Ernaux reçoit relèvent d’ailleurs plus de l’autocélébration de notre temps que de critères littéraires : son avortement, sa passion pour un homme marié venant de l’Est, sa relation avec un garçon de trente ans de moins qu’elle. En célébrant Ernaux, notre époque se contemple et s’admire elle-même, riant de se voir si belle et si moderne en ce miroir.

Une fascination pour la révolution sexuelle

Du côté du supermarché, on ne peut nier que Les Années, de très loin son meilleur livre, dresse un impressionnant « récit glissant » de soixante-dix ans d’évolution de la société française vers l’uniformisation par la consommation, naviguant habilement entre mémoire collective et mémoire individuelle. Notamment depuis l’arrivée de la télévision, chaque homme est autant fait par son histoire personnelle que par les slogans publicitaires ou les chansons à succès que tous entendent. Enquête sociologique d’esprit bourdieusien accessible à tous plus que roman, Les Années est indéniablement une œuvre que tout le monde peut lire avec intérêt.

Le problème est que la fascination d’Annie Ernaux pour la révolution sexuelle biaise sans cesse l’enquête, qui ne peut jamais épouser un autre regard que celui de la femme libérée prof de lettres de gauche. Ici, comme dans toute son œuvre, Annie Ernaux semble perpétuellement sous le coup du bouleversement de son premier film porno, donnant à voir son corps jouissant, seul ou avec un homme, comme si elle vantait par là un acquis social. Annie Ernaux, certes, n’ignore pas la lucidité critique sur les mythes de notre temps et sur son ancienne certitude de jeunesse en ce que « Mai 68 était la première année du monde ». Toutefois, la distance critique qu’elle y met aujourd’hui ne porte pas sur la révolution sexuelle elle-même ou sur ses supposés effets salvateurs, éléments d’une mythologie progressiste intouchable, mais sur la trahison et l’oubli du mois glorieux.

Tout l’itinéraire d’Annie Ernaux exhibe, bien malgré elle, la manière dont le sexe libéré prend le pouvoir pour ne plus le lâcher. Le film porno ne donne pas à Ernaux qu’un modèle d’écriture, mais un modèle de vie.

Pour comprendre notre temps et « comment on en est arrivé là », l’idéal est de compléter ou de corriger Les Années avec Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Tout ce que chante Annie Ernaux, en prenant la jouissance de son corps de femme libérée à témoin, est ce que Houellebecq, au moins dans ses meilleures pages, voit de vide, ou ce dont il dégonfle l’imposture. Annie Ernaux est une croyante fervente de la religion de l’épanouissement par le sexe qui a remplacé le christianisme. Tout l’itinéraire d’Annie Ernaux exhibe, bien malgré elle, la manière dont le sexe libéré prend le pouvoir pour ne plus le lâcher. Le film porno ne donne pas à Annie Ernaux qu’un modèle d’écriture, mais un modèle de vie. Rien ne résume mieux son univers que ce passage des Annéesoù elle se regarde dans la glace, comparant son corps nu à celui qu’elle a vu dans les films X.

Complaisance versus lucidité

Annie Ernaux est trop fascinée par son corps de femme libérée pour voir, dans ce tableau « intime », le résultat inaperçu de la révolution sexuelle, où le corps n’existe que dans la soumission aux critères de l’industrie pornographique. Un lecteur moins fasciné par mai 68 a quelque mal à voir dans ce beau miroir le reflet d’une femme libérée, encore moins celui d’une femme libre. Il est tout de même étonnant qu’une femme supposément soucieuse de la cause féminine épouse une vision aussi idéalisée de la pornographie. Michel Houellebecq, qu’Annie Ernaux traite volontiers de phallocrate, est nettement plus lucide quand il situe l’un de ses personnages au salon de la vidéo Hot et qu’il y perçoit une volonté d’humilier l’autre par tous les moyens. Même fossé dans leur regard sur la pilule, nouveau Saint-Sacrement pour Annie Ernaux, instrument de l’extension de la violence du marché au domaine intime pour Michel Houellebecq.

En somme, Michel Houellebecq montre la convergence des deux thématiques qu’Annie Ernaux n’associe que très peu : le sexe et le supermarché. La révolution sexuelle, pour Michel Houellebecq, c’est le libéralisme et sa concurrence sans limites étendus au sexe : les plus forts accumulent les femmes ou les hommes, éventuellement en payant quand ils ont les moyens ; les plus faibles se retrouvent seuls, faute de personnes disponibles en stock ! La fidélité était en ce sens nettement plus égalitaire et plus juste, évitant au plus faible d’être un produit jeté tout de suite après consommation. En préférant l’outsider Annie Ernaux au favori Houellebecq, les jurés du Nobel n’ont donc sans doute pas préféré une œuvre littéraire à une autre. Ils n’ont peut-être même pas préféré une femme à un homme. Ils ont offert à notre temps un miroir avantageux, préférant une littérature qui caresse le lecteur dans le sens du poil à une littérature qui met le doigt là où ça fait mal.

Tags:
litteraturemichel houellebecqPrix Nobel
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