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L’Église au Kazakhstan, histoire d’une renaissance

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Cathédrale Notre-Dame du Perpétuel Secours avec la statue de Jean Paul II Nour-Soultan (Kazakhstan).

Anna Kurian - publié le 12/09/22

Le régime soviétique s’était évertué à éliminer la présence catholique au Kazakhstan. Le prêtre français Pierre Dumoulin fut l’un des premiers missionnaires à revenir en terre kazakhe au début des années 1990. Alors que le pape François doit s’y rendre du 13 au 15 septembre prochain, celui qui fut le cofondateur du seul séminaire du pays raconte le retour des missions et la soif d’un peuple où avaient survécu des îlots chrétiens cachés.

En 1991, le père Pierre Dumoulin est alors prêtre du diocèse de Monaco et enseignant à l’Institut de théologie de Lugano, en Suisse. Il regarde le fil rouge de son existence, dans l’action de grâces : « Seigneur c’est beau, tout ce que j’ai fait dans ma vie sert à quelque chose », s’émerveille-t-il.

Tout ? Non, une pensée le traverse, il se demande soudain pourquoi, en tant que filleul de l’astronome Jean Kovalevsky, il a appris le russe. Comme théologien et bibliste, l’allemand lui aurait été plus utile, pense-t-il. Sans se douter que la réponse arrivera dans les heures suivantes, changeant le cours de sa vie : alors que Jean Paul II demande en secret à l’Institut de Lugano de former les évêques de l’Union soviétique, le père Dumoulin est réquisitionné.

Il donne alors cours à divers évêques, notamment celui du Kazakhstan qui à l’issue de son séjour l’invite à enseigner chez lui. Fait inédit derrière le rideau de fer qui s’ouvre peu à peu, le père Dumoulin va donner des cours aux professeurs d’histoire des religions. L’information est même annoncée par la radio officielle du pays. Il y constate « une grande soif ». Sur une cinquantaine d’étudiants, une vingtaine demandent le baptême. « Cela m’a profondément bouleversé, confie-t-il. Il y avait une attente incroyable dans ces années-là. »

Ce qui les a fait tenir, la force de l’Église, ça a été le chapelet. C’est une prière tellement simple qui se transmet facilement et qui permet de garder la foi.

Il suggère alors à l’évêque de former des prêtres. Proposition accueillie avec scepticisme après les années de communisme qui ont laissé ces terres exsangues de vocations. L’Église y est pauvre, quinze prêtres desservent un territoire plus grand que l’Europe (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Turkménistan). Le vicaire général demande au père Dumoulin de rédiger le projet de séminaire, puis de le lancer, ce à quoi ce dernier se soumet d’abord la mort dans l’âme, avant d’accepter sa nouvelle mission. 

Aux Rameaux 1992, le missionnaire ouvre un pré-séminaire de trois mois : « Au début, je pensais qu’il n’y aurait personne. J’ai vu débarquer 12 garçons… Et le miracle s’est renouvelé chaque année. Nous avons continué pendant quatre ans, je faisais des allers-retours entre Lugano et Karaganda. C’était encore du clandestin, les communications étaient compliquées, nous étions surveillés par le KGB. »

Le pré-séminaire se situe à Karaganda, au cœur d’un des plus grands goulags de la période communiste, le Karlag. C’est là que les catholiques étaient les plus nombreux à l’époque, la moitié de la population étant des descendants de déportés russes, allemands, polonais, ukrainiens. Karaganda était d’ailleurs le seul endroit de l’Union soviétique où une église catholique avait été construite, sur un modèle architectural particulier : les mineurs de cette ville de charbon se sont servi de matériaux trouvés sur place tels que des tubes de mine ou des rails de chemin de fer.

La rencontre avec la babouchka

Avec les jeunes du pré-séminaire, le père Dumoulin organise des tournées au Kazakhstan pour parler de la vocation. Sur ces terres arides, dans les villages ethniques encore marqués par la rude empreinte des camps, ils découvrent des communautés chrétiennes qui n’ont jamais vu de prêtres. « Les gens se rassemblaient pour célébrer, ils mettaient une table, des ornements, ils lisaient des prières, ça leur servait d’office. Ils allaient devant une croix pour se confesser. S’ils arrivaient à avoir de l’eau bénite, ils la faisaient perdurer en y ajoutant de l’eau pendant des années. Ils célébraient encore comme autrefois en latin, en noir, ils n’avaient jamais entendu parler de Vatican II ».

Des religieuses qui avaient consacré leur vie de façon cachée ont également subsisté dans de petits monastères restés secrets. « Dans les camps, les grands-mères confectionnaient des chapelets avec des boulettes de pain retenues par un fil ». C’est grâce à tous ces fidèles, qui recopiaient de mémoire des prières dans des carnets, que la foi s’est transmise.

En voyant arriver des prêtres et de jeunes candidats au sacerdoce, certains se méfient, craignant d’avoir affaire à des espions. Mais un jour, une rencontre bouleverse le père Dumoulin : « Nous sommes arrivés dans un village où des gens construisaient une église, raconte-t-il. Des grands-mères portaient des sceaux de ciment, des enfants cassaient des petits cailloux pour faire le pavement, des grands-pères étaient juchés sur des échafaudages pour monter les murs. » Et de poursuivre : « La babouchka qui faisait office de curé, peut-on dire, nous a demandé qui nous étions. Nous lui avons expliqué. “Toi, à partir de quand tu seras prêtre ?”, a-t-elle demandé à Youroslav. “Je dois faire six ans d’études et ensuite quand je reviendrai, je serai prêtre”, a-t-il répondu. “Ah, six ans. Quand tu reviendras, je serai morte. Mais ce n’est pas grave, parce que je t’ai vu”. » Dans ces paroles, se souvient-il avec émotion, « j’ai entendu le vieillard Syméon, j’ai vu la foi de cette femme qui disait : j’ai tenu, j’ai vu le jour où les chrétiens pourront revivre ici ».

La main de Dieu au Kazakhstan

Par la suite, le pré-séminaire de Karaganda a été transformé en séminaire pour toute l’Asie centrale. Aujourd’hui rentré à Marseille après de longues missions en Russie et en Géorgie, le père Dumoulin continue à donner des cours (en visio) pour les candidats kazakhs, géorgiens ou russes qui étudient au séminaire. La structure accueille une dizaine de séminaristes par an en moyenne. La géographie ecclésiale du pays aussi a évolué : le Kazakhstan compte actuellement trois diocèses – sud, centre, nord – et une administration apostolique. La plus large population chrétienne se situe dans le diocèse d’Astana. Une centaine de prêtres couvrent le territoire national, dont une bonne quinzaine originaires du Kazakhstan.

En 2021, pour la première fois, Yevgeniy Zinkovskiy, un prêtre de la nouvelle génération du Kazakhstan, a été nommé évêque auxiliaire à Karaganda. « C’est une joie, une fierté de savoir que l’un de nos jeunes est évêque », souligne le missionnaire. De même, des Kazakhs – qui vivent un islam modéré – commencent à se convertir au christianisme, qui était vu jusqu’à présent comme la religion de l’Occident. Une cathédrale de style gothique a été construite à Karaganda. « C’est un monument emblématique visible, qui attire, qui montre ce qu’est le christianisme ». Outre deux carmels, on trouve deux lieux d’adoration permanente à Nour-Soultan – anciennement appelée Astana – et au sanctuaire marial d’Oziornoe.

« Ce n’est pas nous qui l’avons fait, c’est le Bon Dieu », répète le père Dumoulin. Il se souvient avoir été sauvé de nombreuses fois « dans des situations abracadabrantes, perdus au fond de la steppe dans des voitures en panne, avec la crainte de geler sur place. Et la solution arrivait. Je n’ai jamais autant senti la main de Dieu qu’au Kazakhstan ». 

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