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Avortement : l’Église championne de la raison

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Marche pour la Vie.

Jean Duchesne - publié le 06/09/22

Ce n’est pas seulement au nom de leur foi que les chrétiens réprouvent l’avortement. L’essayiste Jean Duchesne fait observer que c’est aussi par respect pour la rationalité scientifique dont ils ne revendiquent pas le monopole.

Une opinion reçue qui mérite qu’on lui torde le cou est que c’est « la religion » qui veut imposer comme un de ses dogmes que la vie humaine commence dès la conception et que donc se débarrasser d’un fœtus est un homicide. Certes, les adversaires les mieux identifiés de l’avortement sont des chrétiens (catholiques et protestants « évangéliques »). Mais ils ne sont pas les seuls. Et leur position n’est pas uniquement théologique, car elle repose aussi et non moins sur « la pure et simple raison », et même sur la science.

Agnostiques et athées pour la vie

Il est frappant de voir qu’aux États-Unis (où la pratique religieuse est tombée en trente ans de plus de 70% à moins de 50%), les Églises dites conservatrices en matière de morale n’ont plus le monopole de la lutte contre l’« interruption volontaire de grossesse » (IVG). Students for Life  (Étudiants pour la vie) est né en 1976 (trois ans après Roe contre Wade, l’arrêt de la Cour suprême qui a permis l’avortement jusqu’à ce que le fœtus soit viable), à l’initiative de catholiques, mais est vite devenu « interdénominationnel » et même en 2006 non-confessionnel. L’association (à but non lucratif) revendique des groupes affiliés sur près de 1.300 campus dans tout le pays.

Ces dernières années sont apparus Secular Pro-Life (Laïcs pour la vie), Rehumanize International (Internationale pour la réhumanisation), l’Equal Rights Institute (Institut pour l’égalité des droits), et le Progressive Anti-Abortion Uprising (PAAU : Soulèvement progressiste contre l’avortement). Toutes ces organisations ont en commun d’être animées et gérées par des jeunes et majoritairement des femmes, dont nombre d’athées et d’agnostiques déclarés, d’être areligieuses sans exclure l’appartenance à aucune Église, et de lier le combat contre l’IVG aux luttes contre le capitalisme « sauvage », le stockage et la liquidation d’embryons, la peine de mort, la torture, l’euthanasie, les brutalités policières et la guerre.

Le zygote, l’embryon, le fœtus sont déjà humains

Le but de tous ces lobbies n’est pas d’influencer par des « coups » médiatiques. C’est d’aider moralement et matériellement les femmes paniquées par une grossesse indésirée et, en amont, d’éduquer et de former au dialogue raisonné avec les partisans de l’IVG. Le thème central est qu’il est scientifiquement impossible de fixer à quel stade de son développement l’enfant à naître devient définitivement humain. Du point de vue de la biologie, il n’y a pas de discontinuité entre le zygote (l’unique cellule formée par l’union du spermatozoïde et de l’ovule), l’embryon (où les cellules se multiplient et dont la taille augmente) et le fœtus (à partir de la 9e semaine après la fécondation, lorsque les cellules se « spécialisent » de plus en plus et que des organes comme le cerveau, le foie et les reins commencent à fonctionner).

Paradoxalement, c’est lorsque la génétique a permis d’établir que le zygote (qui contient 23 chromosomes de la mère et autant du père) est déjà indubitablement un être humain que l’on a entrepris de s’acharner à banaliser l’avortement. Pendant longtemps, on s’est interrogé : était-ce déjà un enfant ? On s’est demandé par exemple si et quand il recevait une âme avant sa naissance. Et les réponses dépendaient des connaissances médicales (limitées) de l’époque. Mais c’était des conjectures, et non des affirmations théologiquement érigées en vérités. 

Quand des passions esclavagisent la raison

Aujourd’hui encore, la certitude fournie par la science que la vie humaine commence dès la conception n’est pas une opinion imposée par une croyance religieuse. La foi ne fait ici que confirmer un interdit qui fait partie de la morale « naturelle », commune à toute l’humanité, et qui repose sur l’égale dignité de chacun : « Tu ne tueras pas. » Il est donc faux de dire que réprouver l’IVG et s’opposer à sa légalisation sans condition, c’est nier des droits en violant les consciences au nom d’une transcendance qui bafouerait la rationalité objective. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour s’indigner du meurtre de tant d’innocents.

Reste à comprendre comment l’avortement peut être accepté comme sinon rationnel, du moins sage et raisonnable dans certains cas, voire comme une liberté inaliénable. L’énigme a été résolue par un philosophe sceptique des Lumières, l’Écossais David Hume (1711-1776). Dans son Traité de la nature humaine (1739), il écrit : « La raison est et ne peut être que l’esclave des passions, et elle ne peut jamais prétendre à une autre fonction que celle de servir les passions et de leur obéir. » Entendons ici par « raison » la rigueur censée gouverner le contenu aussi bien que la forme de tout discours (logos en grec), et par « passions » les désirs et les peurs qui dictent des choix justifiés seulement a posteriori par de beaux raisonnements.

La foi proscrit l’esquive des réalités, même dérangeantes

Hume ne se méfie pas simplement de la raison et ne légitime nullement les « passions ». Car, en bon moraliste, il vise aussi l’égoïsme et les courtes vues finalement suicidaires de l’individualisme. En forçant, dans un but pédagogique, le trait jusqu’à l’excès, il note encore : « Il n’est pas contraire à la raison que je préfère la destruction du monde à l’égratignure de mon petit doigt. » Ce constat corrosif ne vaut pas que pour l’avortement. Il explique aussi la désinvolture des tyrans et même de dirigeants démocratiquement élus qui utilisent leur population comme chair à canon, et encore — pour aller jusqu’au bout — la frilosité des nantis que nous sommes, qui s’inquiètent plus d’avoir froid l’hiver prochain qu’ils ne sont émus par toutes les misères et massacres dont ils sont contemporains et dûment informés.

La foi, loin de paralyser ou domestiquer la raison, la stimule au contraire et proscrit l’esquive des réalités qui dérangent.

Élargir ainsi la vision n’est pas relativiser l’extermination de l’enfant à naître. C’est modestement plaider pour la rationalité et l’honnêteté intellectuelle, à la suite du magistère de l’Église. Celui-ci ne rejoint pas du tout Hume dans sa féroce critique du rationalisme, et condamne également le fidéisme — à savoir la croyance aveugle, qui renonce à comprendre, voire s’y refuse, pour s’enfermer dans une sécurité illusoire. L’enseignement constant est que la foi, loin de paralyser ou domestiquer la raison, la stimule au contraire et proscrit l’esquive des réalités qui dérangent. Que des enfants ne soient pas toujours bienvenus en est une. Que les supprimer avant qu’ils naissent soit un crime en est une autre, pas plus escamotable.

La raison contre l’arbitraire individualiste

Dans ce cas, le motif est bien sûr que le fœtus gêne. La détresse de la future mère suffit-elle à légitimer l’élimination de l’importun ? À ce compte-là, on pourrait aussi se débarrasser de handicapés et de vieillards dont l’existence est une épreuve pour leur entourage. Peut-on contester qu’il y ait là un être pleinement humain ? L’argument sera qu’on ne le voit pas, qu’il n’a pas d’autonomie, qu’il ne communique pas, etc. C’est le même égocentrisme qui fait vite oublier les horreurs dont on apprend que sont victimes des foules de gens qu’on ne connaît pas. Tout cela ne fait-il pas partie de l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps ?

On voit ici que l’avortement n’est pas un défi que l’on pourrait isoler de la rationalité qu’il met en jeu, qu’on le veuille ou non, puisque, dans une société civilisée, un tel acte se réfère nécessairement à des savoirs et à des principes généraux. Le tragique est que l’arbitraire individualiste, où « la raison du plus fort est toujours la meilleure », est un système plus simple et plus tentant, mais aussi plus barbare, que la réflexion dialoguée et l’argumentation sans exclure aucune donnée, qu’il s’agisse d’expérience directe ou de connaissance acquise — y compris par la Révélation qui aiguise le regard sans rien lui imposer et libère la raison.

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