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Repentance au Canada : les attentes du pape François

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VINCENZO PINTO | AFP

Louis Daufresne - publié le 24/08/22

"Génocide", "pénitence"…, les mots employés par le pape François au Canada ont marqué les esprits, mais tout en montrant aux élites progressistes que la "colonisation idéologique" demeure. Pour le rédacteur en chef de Radio Notre-Dame, Louis Daufresne, les actes de repentance soulèvent toujours une multitude de questions complexes à démêler.

Fin juillet, de retour d’Iqaluit à Rome, après une tournée de six jours au Canada, le pape François confia aux journalistes que les abus subis par les autochtones dans les pensionnats qu’ils étaient forcés de fréquenter constituaient un « génocide ». On sait le mot sans équivalent sur l’échelle de Richter de l’abomination. Jusqu’à présent, celui-ci se rapportait à des contrées extérieures au Nouveau Monde (Afrique, Asie du Sud-Est) ou enfermait l’Europe dans un regard culpabilisant envers « les pages les plus sombres de notre histoire ». Par contraste, l’Amérique passait pour l’émancipatrice des peuples, le libérateur universel, jouant à fond de son image de terre promise. Chez elle, il n’y avait rien à voir. Et voilà qu’une autorité morale planétaire parle de génocide pour désigner une réalité américaine ! Le mot oblige ce continent à sortir du déni, même si les « Indiens » en question sont ceux du Canada.

Camps de rééducation

François y alla prudemment. Le mot ne figurait pas dans les éléments de langage de son « pèlerinage pénitentiel » et il ne le prononça point sur le sol américain mais dans l’avion le ramenant au Vatican. Ruse de Sioux ? Peut-être. Il s’en expliqua devant les journalistes : « Je n’ai pas prononcé le mot (durant le voyage) parce que cela ne m’est pas venu à l’esprit, mais j’ai décrit le génocide. Et j’ai présenté mes excuses, demandé pardon pour ce processus qui est un génocide. » Pour être franc, le mot était déjà employé depuis 2015, quand une commission d’enquête appelée « Vérité et Réconciliation » qualifia le système des pensionnats de « génocide culturel ». Mais suivie de l’épithète, la puissance symbolique n’était pas la même. Ladite commission avait entendu 6.500 témoignages pendant six ans, partout dans le pays. Pudiquement appelés « écoles résidentielles », ces pensionnats hébergeaient des enfants autochtones issus de trois groupes reconnus : Premières Nations (Dénés, Mohawks, Ojibway, Cris et Algonquins, naguère appelés « Indiens »), Métis et Inuits. Entre la fin du XIXe siècle et les années 1990, quelque 150.000 enfants aborigènes furent ainsi enrôlés dans plus de 130 structures. L’État les arracha à leurs parents pour « tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant ». Ces camps de rééducation dépendaient de l’enseignement public canadien. L’Église catholique y prenait sa part avec d’autres clergés, anglicans et protestants.

L’affaire prit un tour aigu en mai 2021, quand, dans l’ouest du pays, la communauté de Tk’emlups te Secwépemc annonça avoir découvert les restes de 215 enfants sur le lieu de l’ancien pensionnat de Kamloops, autrefois géré par l’Église catholique. Deux jours après, le Canada mettait ses drapeaux en berne, et ils allaient le rester durant des mois. D’autres découvertes advinrent dans le pays et au total, on retrouva plus de 1.300 tombes anonymes. À ce jour, on ne sait pas de quoi ces enfants sont morts. Si nombre d’entre eux subissaient des abus physiques ou sexuels, la plupart périrent de maladie et de malnutrition. 6.000 ne revinrent jamais de ces pensionnats autochtones.

Les actes de repentance soulèvent toujours une multitude de questions complexes à démêler.

En 2015, Justin Trudeau reconnut les « terribles erreurs du passé » et en septembre dernier, le Premier ministre canadien créa un jour férié de « la vérité et de la réconciliation ». L’Inuite Mary Simon fut nommée gouverneur général, la première femme aborigène à ce poste de représentant de la reine Elizabeth II. Le 1er avril, lors d’une audience au Vatican devant des délégations autochtones, le Pape présenta des « excuses » et dit vouloir se rendre au Canada fin juillet pour les renouveler. Comme le note le journal montréalais Le Devoir, « François s’est excusé […] pour le rôle joué par l’Église catholique romaine dans les institutions. Il a demandé pardon pour les abus commis par certains membres de l’Église ainsi que pour la destruction culturelle et l’assimilation forcée ».

Colonisations idéologiques

Les actes de repentance soulèvent toujours une multitude de questions complexes à démêler. Prenons-en quelques-unes : La première concerne la responsabilité. Celle-ci incombent en premier lieu au pouvoir civil, secondairement aux clergés. L’Église catholique collabora à un programme éducatif public. Son hybridation avec les institutions en faisait, comme on dit, un partenaire incontournable. Si le pape pointe les abus commis par certains membres de l’Église, on peut en déduire qu’il disculpe la plupart des religieux. Ceux-ci peuvent avoir bien agi dans un système mauvais.

La deuxième touche au jugement. Dans son exhortation Querida Amazonia, le Pape affirme que « la colonisation ne s’arrête pas, elle se transforme même en certains lieux, se déguise et se dissimule ». Le 27 juillet, il étaya ce phénomène pernicieux par la réflexion suivante : « Si, autrefois, la mentalité colonialiste a négligé la vie concrète des personnes en imposant des modèles culturels préétablis, aujourd’hui encore, des colonisations idéologiques qui s’opposent à la réalité de l’existence étouffent l’attachement naturel aux valeurs des peuples, en essayant d’en déraciner les traditions, l’histoire et les liens religieux. Il s’agit d’une mentalité qui, en supposant avoir dépassé « les pages sombres de l’histoire », fait place à cette cancel culture qui évalue le passé uniquement sur la base de certaines catégories actuelles. » Pour le pape, l’idéologie de la déconstruction continue de nier les identités mais de manière différente. Il attend peut-être des élites progressistes qu’elles sortent de leur aveuglement et s’en repentent. En tout cas, on ne juge le passé qu’avec le regard du présent et celui-ci est tout aussi pollué mais par d’autres préjugés.

Éducation forcée et identité

La troisième touche aux mœurs. Le contexte britannique se distinguait par une violence sociale accrue contre les indigènes. Les premiers camps de concentration apparurent en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers (1899-1902) et les Anglais y parquèrent d’autres Blancs. Avec la stolen generation, l’Australie mit aussi en place, comme le Canada, un système de rafles d’enfants aborigènes. On les plaça dans des familles pour y être éduqués à l’européenne. L’assimilation forcée est-elle comparable à un génocide ? À l’évidence, on ne peut confondre ce système éducatif avec les industries de la mort produites par les doctrines nazies ou communistes où l’ennemi de race ou de classe n’avait d’autre statut que celui de déporté ou d’esclave. Rendre l’autre à tout prix semblable à soi et s’organiser pour le massacrer lui et tous les siens, ce n’est pas la même chose, même si la limite peut se discuter pour le cas australien. 

Le quatrième point a trait à l’identité. On reproche à l’Église catholique la « doctrine de la découverte » selon laquelle les souverains européens pouvaient s’approprier des « continents inexplorés » s’ils convertissaient les indigènes. Depuis Dum Diversas promulguée en 1452 par le pape Nicolas V, plusieurs bulles pontificales favorisaient l’expansion coloniale en se référant au principe de terra nullius (territoire sans maître). Ce chapitre est clos, les pays inconnus ne l’étant plus. Aujourd’hui, une autre conception s’impose, celle de la terre mère promue par les aborigènes. Elle dit que la terre ne leur appartient pas mais qu’ils appartiennent à la terre. Cette conception coïncide avec le déclin de l’Europe et la montée de l’écologie. Elle reconsidère le droit de propriété dans un sens primitif et fusionnel, à l’opposé de l’élan conquérant du temps des grandes découvertes.

La conversion n’est pas la colonisation

Le cinquième point considère l’assimilation. Passe-t-elle toujours par la violence ? En France, la République interdisait de cracher par terre et de parler le breton. Peut-on forcer d’autres sociétés à s’assimiler et d’ailleurs pourquoi le faire ? En son temps, l’Afrique du Sud blanche instaura l’apartheid pour que chaque peuple se développât séparément et que la minorité européenne ne fût pas menacée. Cette ségrégation valait-elle mieux que l’assimilation forcée ? Le régime sud-africain était présenté comme le plus horrible que la terre pouvait porter, alors qu’il n’atteignit jamais un stade génocidaire comme en Amérique ou en Australie. Toute assimilation réussie, si elle n’exclut pas au départ la conquête militaire, implique dans son sillage d’obtenir le consentement des populations soumises, sur le mode des Gallo-Romains. Arracher les enfants à leurs parents est un non-sens. Assimilation rime avec imprégnation, pas avec rupture.

Le dernier point porte sur l’évangélisation. Des missionnaires français, à l’image du jésuite Jean de Brébeuf, furent suppliciés par les Indiens, en particulier les Iroquois à la solde des Anglais et des Hollandais. Ces religieux cherchaient moins à les coloniser qu’à les convertir et cette différence doit être maintenue. L’exploration du Canada donna lieu à des événements épiques. Qu’on songe à l’expédition du père Jacques Marquette jusqu’aux sources du Mississippi ou à la combativité de Madeleine de Verchères qui, à 14 ans, se montra plus rusée que les Iroquois attaquant le fort qu’elle défendait toute seule. Des pages d’héroïsme mêlant foi et intrépidité furent écrites sur cette terre froide de la Nouvelle France, si inhospitalières que nul Français ne voulait y aller s’installer. À rebours des clichés colonialistes.

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