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La puissance de vérité de l’acte théâtral

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Henri Quantin - publié le 06/07/22

Les catholiques ont tort de se méfier de l’art de leur temps, quand il révèle la puissance de vérité d’une parole incarnée. Pour l’écrivain Henri Quantin, c’est la leçon du metteur en scène Peter Brook, qui vient de mourir. Une invitation à redécouvrir le meilleur du grand art, qui à toutes les époques fut un "théâtre contemporain".

Le metteur en scène britannique Peter Brook, mort samedi 2 juillet à 97 ans, a marqué en profondeur le monde du théâtre de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle. En 1968, il publia L’Espace vide, qui dénonçait toutes les scléroses théâtrales pour prôner un théâtre sacré, un théâtre brut et un théâtre immédiat. Le grand mérite de sa réflexion est de ne jamais réserver ses attaques au théâtre dit « bourgeois », mais de traquer les routines, les facilités et les vanités chez les « modernes » comme chez les « anciens ». Le livre commence par cette phrase devenue célèbre dans le monde du spectacle :

« Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. Pourtant, quand nous parlons de théâtre, c’est à quelque chose d’autre que nous pensons. Le rideau rouge, les projecteurs, la poésie, le rire, l’obscurité, tout cela se mélange en images confuses, désignées par un seul mot. Nous parlons du cinéma qui tue le théâtre, mais dans cette phrase nous entendons le théâtre tel qu’il était à la naissance du cinéma : théâtre à places réservées, avec foyer, fauteuils en velours, rampe, changements de décor, entractes, musique, comme si le théâtre n’était que cela et rien de plus. »

Le théâtre sans décor

Sous des apparences banales, l’affirmation rappelle l’essentiel à tous les idolâtres de l’accessoire : le théâtre se passe aisément de la pompe luxueuse qui l’a souvent étouffé et il est inepte de prétendre fixer comme règle intangible les conditions de jeu du XVIIIe et du XIXe siècles. Au nom de quoi devrait-on prendre pour modèle définitif une période d’à peine deux cents ans sur plus de vingt-cinq siècles de vie de la scène occidentale ? Quelle que soit la fécondité du salon mimétique cher à Diderot, peut-il éclipser le théâtre grec, qui ne s’embarrassait guère de décor, le tréteau médiéval, qui ignorait rideau et fauteuils confortables, ou même le théâtre classique, très éloigné du jeu naturel auquel on l’associe parfois ?

Ce n’est pas parce que trop d’artistes confondent créativité et provocation gratuite qu’il faudrait arrêter l’histoire de l’art théâtral il y a cent cinquante ans.

Bizarrement, chez bien des catholiques, toute approche de la scène qui s’éloigne du théâtre dit « bourgeois » est discréditée d’avance comme du « théâtre contemporain », étiquette aussi vague que supposément infamante. Dans sa chanson Les monologues shakespeariens, Vincent Delerm a proposé un résumé amusant, mais très réducteur, de ce théâtre pour « cultureux » : « Pourtant la mise en scène était pas mal trouvée. Pas de décor, pas de costume, c’était une putain d’idée. Aucune intonation et aucun déplacement ; on s’est dit “pourquoi pas, aucun public finalement ?” » Si piquante que soit cette caricature, elle ne peut faire oublier que tous les décors et costumes du monde ne vaudront jamais la puissance de vérité d’une parole vive. En jouant intégralement des tragédies de Racine seul sur scène, en t-shirt noir, Jean-Marc Avocat a prouvé magistralement que le grand art pouvait se passer du lustre de la salle ou du moelleux des fauteuils rouges.  

« Mon fils, comédien ! »

Si tous les catholiques mettaient autant d’énergie à chercher les pépites théâtrales qu’à ricaner de tout ce qui ne les conforte pas dans leur image fantasmée de « la fidélité aux intentions de l’auteur », la scène contemporaine se porterait sans doute mieux. Quelle que soit la nullité de bien des spectacles qui envahissent les scènes actuelles, se contenter de critères de jugement qui étaient ceux du XIXe siècle condamne à passer à côté des nouveautés les plus fécondes. Ce n’est pas parce que trop d’artistes confondent créativité et provocation gratuite qu’il faudrait arrêter l’histoire de l’art théâtral il y a cent cinquante ans. Avec une telle logique, ni Shakespeare, ni Racine n’auraient écrit la moindre pièce, l’ombre des auteurs grecs barrant par avance toutes les routes.

Des disciples du verbe fait chair peuvent-ils en outre déserter l’art de la parole incarnée ? Il est vrai que trop de catholiques ont pris l’habitude d’employer « artiste » ou « poète » comme des insultes. « Mon fils, comédien ! » s’exclamait horrifié un personnage de L’Illusion comique, se demandant même s’il n’aurait pas préféré son fils mort. C’était en 1636 et l’auteur, Corneille, en profitait pour défendre la beauté de l’art théâtral et même sa dignité sociale. « Mon fils, comédien ! » : il n’est pas certain que les choses aient beaucoup changé, lorsque, à la première velléité artistique ou littéraire, un jeune catholique est poussé par ses parents à rejoindre une école de commerce ou Sciences Po.

Les catholiques et l’art

Lucide sur les ennemis irréductibles du théâtre dit « contemporain », Peter Brook eut un jour cette remarque savoureuse : « Quand j’entends leurs critiques, je me dis qu’ils n’ont pas tort, mais quand je vois ce qu’ils proposent à la place, je suis beaucoup moins d’accord. » Leçon qu’on gagnerait à entendre ! Ironiser ou tourner les talons devant des mises en scène publicitaires où l’on asperge des corps nus de ketchup, soit, mais limiter la création théâtrale à des vies de saints sous forme de comédies musicales kitch aux paroles pieuses et aux costumes dignes d’un goûter d’anniversaire, non.

Peu d’auteurs furent plus féroces que Huysmans face à la méfiance des catholiques envers l’art de leur temps. Après sa conversion, il fustigea chez eux une « haine instinctive de l’art », ne pouvant se résigner à ce que « les croyants fussent plus ignares et plus bêtes que les autres », alors que « ce devrait même être le contraire… ». À quoi cela tient-il ? se demande son personnage de Durtal, avant de répondre ainsi :        

« au système d’éducation, aux cours de timidité intellectuelle, aux leçons de peur qu’on leur donne dans une cave, loin de la vie ambiante et loin du jour ; il semblait qu’il y eût, en effet, dessein d’éviter les âmes, en ne les nourrissant que de ratatouilles sans suc, que de viandes littéraires blanches, parti-pris de détruire, chez les élèves, toute indépendance, toute initiative de l’esprit, en les comprimant, en les planant sous le même rouleau, en restreignant le cercle des pensées, en les laissant dans une ignorance volontaire de la littérature et de l’art. […] C’était fou cela ! L’Église qui avait créé, qui avait allaité l’art pendant tant de siècles, elle avait été, de par la lâcheté de ses fils, reléguée dans un rencart. »

La mise en garde de Huysmans

Paroles excessives d’un récent converti qui rêverait que tous brûlent du même feu que lui ? Peut-être, mais aussi mise en garde qu’on ne peut évacuer d’un revers de main paresseux. Voyons le Puy-du-Fou que bien des familles catholiques fréquenteront cet été. Certes, le succès populaire est indéniable ; certes, les spectacles sont parfaitement réussis dans la catégorie qu’ils revendiquent ; certes encore, l’exaspération idéologique de la gauche culturelle ajoute au plaisir. Toutefois, présenter à ses enfants les animations d’un parc à thème comme la quintessence de l’art scénique les prédispose peut-être à faire de bonnes veillées scoutes, mais certainement pas à s’émerveiller devant Racine ou de Claudel. Encore moins à jouer des chefs-d’œuvre ou à les mettre en scène un jour pour en faire offrande à d’autres. Quand le communiste Vitez rêva d’un « théâtre élitaire pour tous », cela donna notamment sa mise en scène légendaire de l’intégrale du Soulier de satin de Claudel dans la cour du palais des Papes d’Avignon en 1987. Ce fut aussi cela, en son temps, le théâtre contemporain et cela mérite mieux que l’ironie goguenarde d’un dîner mondain entre spectateurs du Puy-du-Fou.

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