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À Tripoli, une cathédrale inachevée symbole de la crise libanaise

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Hugues Lefèvre

Chantier de la cathédrale de Tripoli au Liban

Hugues Lefèvre - publié le 06/06/22

Cela fait plus de 20 ans que la cathédrale grecque melkite de Tripoli attend d'être terminée. Alors que la crise économique paralyse une nouvelle fois le chantier, le jeune archevêque Mgr Daher, qui a hérité de ce projet, se retrouve contraint d'achever l'extérieur de la cathédrale pour la protéger et éviter que la structure ne pourrisse.

« Faut-il aller jusqu’au bout ? ». C’est une question que Mgr Daher, archevêque grec melkite de Tripoli, a dû se poser des dizaines de fois. Arrivé en 2013 à la tête de ce diocèse du nord du Liban, le jeune prélat dynamique a hérité d’un cadeau quelque peu encombrant : terminer la construction d’une vaste église dont seule la structure en béton était réalisée. « Nous avons reçu un chantier très problématique », résume poliment Elie, architecte qui est venu à la rescousse de l’évêque en 2019.

Devant les tas de gravas et les blocs de pierres acheminés depuis la région voisine de la Bekaa, Mgr Daher et l’architecte partagent leur embarras. « Les plans initiaux de la cathédrale étaient trop grands. L’épaisseur des colonnes et des murs est disproportionnée. On a déjà gaspillé trop de matériaux », déplore l’architecte qui a fait ses études au Canada.

En 2012, après avoir passé sept ans en Amérique, il a fait le choix de revenir au Liban pour aider son pays à se relever ; une décision à rebours de bon nombre de jeunes libanais diplômés. Après une rencontre « providentielle » avec Mgr Daher à Fatima, au Portugal, il lui propose de retravailler les plans de la cathédrale avec deux objectifs en tête. « D’un point de vue esthétique d’abord, j’ai souhaité que l’architecture de l’église reflète vraiment notre tradition byzantine, ce qui n’était pas le cas dans les plans d’origine. Ensuite, l’une de mes priorités a été de limiter le budget des travaux. Je suis parvenu à proposer un projet réduisant de 70% les coûts de la construction », raconte Elie.

Pour soulager la facture, le jeune architecte invente des systèmes de trompe-l’œil afin d’utiliser le moins de matériaux possible. Il propose en outre de faire de l’édifice la première « cathédrale verte » du Liban. Dans un pays où les coûts de l’énergie explosent, l’église disposera ainsi de panneaux solaires et d’un système de récupération d’eau.

Un chantier ralenti, reflet de la crise libanaise…

Les nouveaux plans validés, le chantier s’apprête à reprendre. Mais l’actualité libanaise va de nouveau mettre à mal les espérances de l’archevêque. En octobre 2019, le peuple libanais, étouffé par le coût de la vie et ulcéré par les pratiques mafieuses de la caste politique au pouvoir, se révolte. Le pays est bloqué. Tripoli devient une des places fortes de la révolution. « Nous avons interrompu les travaux puis essayé de faire avancer le chantier par petites touches », raconte Mgr Daher. A peine quatre mois après le déclenchement de la révolution, c’est la pandémie de Covid 19 qui s’abat sur le pays du Cèdre. Le chantier est de nouveau paralysé.

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Chantier de la cathédrale de Tripoli au Liban, aile gauche.

En août 2020, le port de Beyrouth explose et le Liban finit de sombrer dans une crise qui asphyxie tous les pans de son économie. La livre libanaise ne vaut plus rien face au dollar. Les prix du mazout atteignent des niveaux impensables. Et sur le parvis de la cathédrale Notre Dame de l’Unité, les ennuis volent en escadrille. « L’usine de pierres n’a pas pu faire marcher ses machines à cause du coût de l’énergie, une grande partie de notre argent reste bloqué par les banques, les ouvriers réclament plus pour pouvoir survivre… », liste Elie, dépité.

… et de la souffrance du peuple

Se repose alors le fameux cas de conscience : faut-il poursuivre un chantier quand le peuple n’arrive plus à se nourrir ? « Ma priorité est la vie des hommes et des femmes de mon diocèse. Ce ne sont pas les pierres », confie Mgr Daher, qui a distribué en deux ans près de 6.000 colis alimentaires aux plus démunis. Les demandes d’aides lui arrivent désormais de partout. Même les prêtres de son diocèse, pour la plupart mariés, ont du mal à faire vivre leur famille. « Je sais qu’un prêtre qui n’est pas bien dans son environnement familial ne peut pas faire correctement son travail pastoral », souligne l’évêque qui voit les dossiers prioritaires s’accumuler.

Seulement, les éléments climatiques n’épargnent pas le chantier et chaque saison qui passe affecte la structure de la cathédrale. Aux hivers rigoureux se succèdent les étés caniculaires. « La cathédrale n’est pas protégée. Il a déjà fallu changer certains murs pourris par le temps », rapporte l’architecte, lui aussi mal à l’aise devant l’improbable situation. « Si un pauvre me demande du pain dans la rue, peut-on penser que je lui réponde que je n’en ai pas mais que je construis une église pour qu’il aille y prier ! », résume-t-il.

Etudiée rapidement, l’option d’arrêter définitivement les travaux, quitte à mettre une croix sur l’avenir de la cathédrale, paraît inenvisageable. « Cela nous coûterait une fortune de détruire ce qui a été construit ! », insiste l’évêque, qui n’a pas d’autre option que d’avancer. Grâce à des soutiens extérieurs, de L’Œuvre d’Orient notamment mais aussi de l’archidiocèse de Cologne et de l’AED, l’évêque de 49 ans espère arriver à protéger l’essentiel.

Contemplant la cathédrale inachevée, le jeune architecte est désormais convaincu que Dieu donne une leçon aux Libanais à travers cette histoire. Lui avait pensé cette église comme pouvant refléter la grandeur de l’identité libanaise et la beauté de la tradition grecque-melkite. « En fait, cette cathédrale et ce chantier impossible portent en eux toute la souffrance du peuple libanais ».

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