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Une parabole évangélique pour comprendre l’œuvre de Céline

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Julien Coquentin / Hans Lucas via AFP

Henri Quantin - publié le 11/05/22

Comment le génie littéraire peut-il coexister avec la haine du pamphlétaire ? Tout comme devant la présence du Bien et du Mal dans le cœur de chacun, constate l’écrivain Henri Quantin, l’Évangile est d’un précieux recours pour comprendre les contradictions humaines.

La publication par Gallimard, le 5 mai, du roman inédit de Céline, Guerre, retrouvé dans des circonstances qui ont poussé les plus fervents à parler de « miracle », a relancé ici ou là la question de l’antisémitisme de l’auteur. Chacun le sait, Céline écrivit trois pamphlets contre les Juifs d’une violence rarement atteinte. Le premier et le plus tristement célèbre, Bagatelles pour un massacre, fut publié en 1937. Rappelons tout de même, contre un contresens fréquent, que le « massacre » dont il s’agit n’est pas celui des Juifs, mais celui qui aurait lieu si la Seconde Guerre mondiale éclatait. Ancien combattant de 1914, devenu pacifiste par hantise d’une nouvelle grande boucherie, Céline accuse les Juifs de se servir des Français pour éliminer Hitler, précipitant ainsi le monde dans la guerre… Aucun appel au massacre, donc, dans ce pamphlet, mais une contribution évidente à la haine des Juifs dans un contexte déjà extrêmement trouble.

Les obsessions de l’écrivain

Essayer de comprendre l’antisémitisme de Céline fait toujours courir le risque de donner l’impression de minimiser l’odieux du propos. Éternel soupçon contre les explications, quand elles sont confondues avec des justifications. Il est vrai que les clés de compréhension mises en avant ont été assez inégalement inspirées. La moins sujette à caution est sans doute l’explication psychologique et biographique. Suite au succès de Voyage au bout de la nuit en 1932, Céline voit dans Mort à crédit, publié en 1936 après un labeur acharné, son chef-d’œuvre. La réception critique peu enthousiaste crée en lui une amertume extrême, qui le poussera à développer une forme de paranoïa : son échec ne peut être dû qu’aux Juifs qui tiennent le monde du journalisme et des Lettres…

D’autres, plus sensibles à la tradition littéraire du pamphlet, ont préféré ne voir dans le Juif qu’un repoussoir rhétorique, stimulant l’écriture, mais sans aucune consistance réelle. L’écrivain Pol Vandromme, premier brillant commentateur de Tintin par ailleurs, estimait que le mot « Juif » désignait « l’ensemble des terreurs et des obsessions de l’écrivain », non pas tant une « humanité particulière », mais « l’humanité commune ». André Gide disait à peu près la même chose dans la Nouvelle Revue Française, en 1938, et mettait tout sur le compte de l’invective créatrice : « Il fait entrer parmi les Juifs de son massacre, pêle-mêle, Cézanne, Picasso, Maupassant, Racine, Stendhal et Zola. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Comment marquer mieux que l’on rigole ? » Au nom de la force verbale de l’auteur, Gide alla jusqu’à écrire cette phrase qui ne peut que choquer aujourd’hui : « Il parle des Juifs, dans Bagatelles, tout comme il parlait, dans Mort à crédit, des asticots que sa force évocatrice venait de créer. » Après l’ouverture des camps de concentration, nul ne peut, et c’est heureux, défendre une telle idée. Rapprocher sans sourciller, même au nom de l’écriture pamphlétaire, le Juif et l’asticot est pour le moins douteux. Il faudrait au moins se demander pourquoi c’est le mot « Juif », même étendu au-delà de son sens strict, qui sert à concentrer les attaques et les injures. Quand Bernanos traite tous ceux qu’ils dénoncent « d’imbéciles », le mot fourre-tout du pamphlétaire est nettement plus innocent… ou plus adapté à la médiocrité commune.

L’inextricable

Y a-t-il alors deux écrivains du nom de Céline, un romancier génial et un pamphlétaire méprisable ? Ceux qui soutiennent cette thèse se contentent souvent d’une formule consensuelle un peu paresseuse : on peut être un génie et un salaud. A contrario, affirmer qu’il n’y a qu’un Céline peut amener soit à étendre aux romans l’infamie des pamphlets, soit à défendre les pamphlets pour sauver les romans. La difficulté consiste donc à distinguer les deux parties de l’œuvre sans les séparer de manière absolue. La piste la plus convaincante, à nos yeux, eut recours à une parabole évangélique. On la trouve sous la plume de Philippe Muray, dont l’œuvre de critique littéraire a été un peu éclipsée par l’invention satirique du fameux personnage d’homo festivus. Pour comprendre ce qui distingue les romans des pamphlets céliniens, Muray renvoie à la parabole du bon grain et de l’ivraie : le pamphlétaire est comme le serviteur pressé qui prétend arracher le mal — ou ce qu’il considère comme tel —, tandis que le romancier sait que le Bien et le Mal ne peuvent pas se démêler si facilement et qu’il est dangereux de désigner un coupable unique :

« Faire de l’art avec du Mal, c’est le grand art, c’est le seul. Ça consiste à savoir que le Mal ne se liquide pas, comme le croit les hommes de l’avision politique, mais que l’œuvre est le seul lieu où le Mal puisse s’inverser en Bien. Il y a une parabole évangélique où cela est exposé et qui pourrait servir à illustrer ce que je dis. Il s’agit de “la parabole de l’ivraie dans les emblavures” (Mt 13, 24 sq) : au moment où le froment commence à pousser, on s’aperçoit que l’ivraie y est inextricablement mêlée. Les serviteurs voudraient tout de suite aller l’arracher. Mais le maître dit d’attendre, de tout laisser croître ensemble jusqu’à la moisson. C’est cela, le sens de l’œuvre de Céline : cet inextricable constaté et cette attente décidée. À d’autres moments (les pamphlets), il a été aussi le serviteur qui veut se précipiter pour arracher la “mauvaise herbe” ; ce qui a fait bien sûr les ravages que l’on sait. »

Le romancier et le pamphlétaire

Il n’y a alors ni deux Céline aux frontières totalement hermétiques, ni un seul Céline sereinement unifié ; il y a un écrivain tiraillé entre deux types d’écrits, qui sont aussi deux rapports au monde et aux autres. Tantôt Céline écoute la voix du romancier, celle d’une sagesse qui suspend le jugement définitif ; tantôt, il écoute la voix du pamphlétaire, celle d’une attaque directe qui court toujours le risque de se tromper de cible et de s’enivrer d’un rôle de justicier. Philippe Muray en tire cette belle conclusion : « Il faut lire chacun de ses pamphlets comme un renoncement à l’attente, au retard, à la lenteur ; à la littérature. » Un fait confirme joliment cette fine distinction. En 1942, Guignol’s band est le premier de ses romans dans lequel Céline introduit deux personnages juifs. Non seulement ils ne sont pas caricaturés, mais ils possèdent des traits valorisants qui les rapprochent des goûts ou des activités de l’auteur : l’un est passionné d’opérette, la musique préférée de Céline, l’autre, médecin, passe son temps à soulager la douleur de ses patients. Au même moment, pourtant, Céline écrit sans sourciller des textes antisémites. En somme, le pamphlétaire revient à la charge dès que le romancier s’interrompt. À l’inverse, le romancier, dès qu’il se remet à l’ouvrage, fait taire le pamphlétaire qui crie en lui. Grandeur du roman, petitesse du pamphlet ? Dans l’absolu, sans doute pas. Le pamphlétaire n’est pas condamné à se tromper de cibles et peut renouer avec une veine prophétique salutaire. Dans le cas de Céline, en revanche, seule la victoire du roman sur le pamphlet pouvait permettre au génie de dépasser le « salaud ». Quand elles sont tirées de l’Évangile, les leçons d’écriture sont aussi des paroles de vie.

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