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Charles de Foucauld, “un homme radicalement fraternel”

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DyziO / Shutterstock

Une statue de Charles de Foucauld, à Nazareth.

Claude Rault - Cyprien Viet - publié le 10/05/22

Mgr Claude Rault, évêque émérite de Laghouat-Ghardaïa en Algérie, témoigne de sa filiation spirituelle avec Charles de Foucauld, "un homme radicalement fraternel".

À près de 82 ans, Mgr Claude Rault continue avec enthousiasme à faire vivre l’héritage spirituel de Charles de Foucauld. Ce Père blanc, arrivé en Algérie dans les années 1970, a vécu plusieurs décennies de mission auprès des populations arabes et touarègues d’Algérie. De 2004 à 2017, en tant qu’évêque de Laghouat, vaste diocèse couvrant le Sahara algérien, il a vécu l’expérience de la rencontre fraternelle avec une population essentiellement musulmane, et quelques communautés chrétiennes disséminées.

Aleteia : Comment Charles de Foucauld vous a-t-il inspiré dans votre vocation personnelle de Père blanc ?
Mgr Claude Rault : Je l’ai d’abord connu d’une façon relativement lointaine, dans ma jeunesse, en lisant la biographie de Charles de Foucauld rédigée par René Bazin. Cette personnalité m’avait attiré, mais sans aller plus loin. Ensuite durant mon séminaire, son approche m’a beaucoup plu, en lien avec mon attirance pour le désert. Et quand je me suis rendu dans le Sahara, où j’ai vécu 45 ans, petit à petit je me suis laissé imprégner par la spiritualité de cet homme, d’abord dans le sens de la prière, de l’intensité de sa vie de prière. Puis je me suis rendu compte que c’était un homme de relation, avec une approche très respectueuse de l’autre, quel qu’il soit : athée, musulman, proche ou lointain… Il cultivait un grand sens de la fraternité. Il est donc resté un homme très inspirant dans ma mission. Et en 2004, quand j’ai été nommé évêque, j’ai hérité de la cause de béatification de Charles de Foucauld, et là je me suis beaucoup plus rapproché de lui dans ma spiritualité personnelle. Je le rencontrais à travers sa famille spirituelle présente dans le diocèse : les Petits Frères de Jésus, les Petites Sœurs de Jésus, les Petits Frères de l’Évangile. C’était une incarnation vivante de sa spiritualité.

Peut-on dire que son parcours montre que la foi chrétienne se développe d’abord dans la relation à une altérité, à un autre qui éventuellement ne partage pas la même foi ? Est-ce que cette expérience permet de situer la vérité d’un enracinement chrétien ?
Oui, et cela passe par une lente maturation. Après sa conversion, il a recherché pendant 15 ans le mode d’existence par lequel il allait pouvoir se consacrer à Jésus. Cela a mis du temps. 15 ans ! Il a notamment eu une expérience monastique, puis c’est à Nazareth qu’il a reçu cette lumière de Jésus comme “Frère universel”. C’est là-dessus que s’est basée sa vie, et il a voulu aller rejoindre Jésus dans le plus lointain, à Beni Abbès à partir de 1901.

Il reliait la présence de Jésus dans l’Eucharistie à la présence pour l’autre qui le sollicitait.

Là-bas, il a voulu réaliser ce mode de vie entièrement tourné vers Jésus, en particulier vers l’adoration du Saint-Sacrement, et puis il a expérimenté la relation aux populations locales. On venait beaucoup le trouver. Il reliait la présence de Jésus dans l’Eucharistie à la présence pour l’autre qui le sollicitait. Cela a élargi très fortement cette fraternité qu’il désirait vivre.

On sait que Charles de Foucauld était aussi un érudit, un homme de lettres. Est-il reconnu aujourd’hui pour le service rendu à la culture et à l’identité touarègues ?
Les Touaregs sont dans leur culture, ils n’ont pas besoin qu’on leur en parle. Mais avec sa démarche de vouloir apprendre leur langue et de mettre au point ce dictionnaire français-touareg en quatre volumes, il voulait travailler pour plus tard, pour les autres. Pas nécessairement pour les Touaregs eux-mêmes, qui n’en n’avaient pas besoin : il a tout appris d’eux.

C’est par respect et par amour de cette culture dans laquelle il vivait qu’il a mis en œuvre ce fantastique travail d’inculturation à travers la langue.

Mais c’était un intellectuel et un savant, en plus d’être un mystique. Son dictionnaire est toujours une référence pour les Touaregs, et aussi pour les personnes qui abordent la langue berbère. Aucun dictionnaire aussi développé n’a été édité depuis. C’est par respect et par amour de cette culture dans laquelle il vivait qu’il a mis en œuvre ce fantastique travail d’inculturation à travers la langue.

Quelle est la fécondité de Charles de Foucauld aujourd’hui en Algérie ? Est-ce une figure connue et respectée par la population, et notamment par les musulmans ?
Charles de Foucauld n’était pas un islamologue, sa connaissance de l’islam était beaucoup plus superficielle que par exemple, celle de Louis Massignon (1883-1962, ce professeur au Collège de France fut un spécialiste de la pensée musulmane, et il fut considéré comme un précurseur du dialogue interreligieux, ndlr). Mais son aiguillon qui le poussait vers les autres, c’était la fraternité. Et c’est ça le grand message pour l’Église d’aujourd’hui, remis en lumière par notre pape François. À la fin de Fratelli tutti, il cite Charles de Foucauld qui a réalisé et suscité cette fraternité universelle.

Est-ce que les martyrs chrétiens de la guerre civile algérienne des années 1990, béatifiés à Oran en 2018, s’inscrivent aussi dans sa filiation ?
Je crois que l’Église d’Algérie tout entière est dans ce souffle-là. D’une façon plus ou moins directe, elle a fait siennes les grandes intuitions de Charles de Foucauld, qui s’est inséré dans cette Église d’Afrique du Nord. C’est un phare pour notre Église du Maghreb et pour notre Église universelle.

Quel message sa canonisation adresse-t-elle à l’Église et aux catholiques aujourd’hui ? Est-ce justement une invitation à ne pas avoir peur de l’altérité, du rapport à l’autre ?
Je crois que ce qui fonde notre identité chrétienne, c’est cet élan vers l’autre, quel qu’il soit, et ce regard que l’on doit porter sur l’autre, en le reconnaissant comme un frère, une sœur. Non pas pour “investir” l’autre, mais pour se présenter à lui comme une nouvelle page d’Évangile.

Charles de Foucauld avait notamment la préoccupation des plus pauvres, et il avait écrit à Louis Massignon en 1916, l’année de sa mort, cette phrase essentielle: “Il n’y a pas de parole qui ait produit sur moi tant d’effet que celle-ci : “Tout ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait”.” Il avait tout et il a tout quitté pour rejoindre ceux qui n’avaient rien. C’était un homme radical, et un homme tellement fraternel. Son grand message, c’est celui de la fraternité et du respect de l’autre dans ce qu’il est, dans sa culture, dans sa religion, sans essayer de le circonvenir, mais en ayant le souci d’en faire un frère.

On dit souvent que les jeunes ont une quête de radicalité, qui s’exprime parfois dans des directions dangereuses, qui fracturent la société. Charles de Foucauld a-t-il montré que la fraternité peut être en elle-même un engagement radical ?
Je crois qu’elle l’est, car chercher la fraternité, c’est se mettre à la merci de l’autre, se dégager de toute forme de rempart qui s’élèverait entre moi et l’autre, entre l’Église et le monde. Jésus nous a voulu dans le monde ! Je crois que c’est un grand message pour aujourd’hui.

On assiste dans certains milieux catholiques à une sorte de repli frileux sur soi car on a peur de la rencontre de l’autre, alors qu’elle peut être une belle aventure. Jésus lui-même est sorti de sa propre culture pour aller rejoindre les autres. C’est le grand message qu’il nous a laissé !

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Tags:
AlgérieBéatification et canonisationCharles de Foucauld
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