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Notre-Dame de Kernitron, la chapelle de la fin du monde

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MATTES RENÉ / HEMIS.FR / HEMIS VIA AFP

Notre-Dame de Kernitron (Bretagne).

Anne Bernet - publié le 06/05/22

À l'occasion du mois de mai dédié à Marie, Aleteia vous fait découvrir chaque semaine un sanctuaire marial méconnu, à l’histoire surprenante. Aujourd'hui, nous nous rendons à Notre-Dame de Kernitron, en Bretagne, un site aux origines préchrétiennes et au destin mouvementé où la Vierge triompha des légendes humaines (1/4).

Tout est ombres et mystères autour de ce sanctuaire, très ancien, du gros bourg de Lanmeur dans le Finistère. Le lieu est entouré de légendes tragiques dont les croyances locales affirment que le jour de la fin du monde, qui aura lieu, paraît-il, un dimanche de la Sainte Trinité, il sera le dernier refuge possible offert aux survivants. Kernitron signifie, en breton, « le domaine de la Dame ». L’on s’entend à penser que cette dame est la Vierge Marie, Itron Varia, mais, là encore, rien n’est sûr. Certains soutiennent qu’il s’agirait plutôt d’une princesse bretonne, Tryphine de Vannes, dont le terrible destin est étroitement lié à Lanmeur mais renvoie surtout, c’est souvent le cas dans ces pays de très longue mémoire, à des mythes d’avant le Déluge, un déluge, justement, au cœur de notre histoire.

La patrie perdue des Bretons

Celle-ci commence vers le Ve siècle. À cette époque, la Bretagne, c’est-à-dire la Grande-Bretagne actuelle, terre celte devenue province romaine depuis plus de quatre cents ans et christianisée depuis presque aussi longtemps, connaît un sort funeste. Alors que les hordes barbares déferlent sur l’Empire et que l’Italie même n’est plus en sécurité, l’empereur Valentinien III, dont le courage n’est pas la vertu dominante, décide de faire la part du feu. Afin de protéger sa précieuse personne et sa capitale de Ravenne, il fait en urgence rapatrier les légions de Bretagne, abandonnant l’île. Certes, les Bretons, guerriers courageux, organisés en milices, vont tenter de se défendre seuls mais, bientôt, malgré leur héroïsme, ils seront submergés sous les attaques venues d’Irlande, d’Écosse, mais surtout de Saxe et d’autres régions du nord de la Germanie. Aux raids de pillages, succèdent, à compter des années 450, des arrivées massives de colons germaniques qui chassent les Bretons de chez eux, tuent ceux qui résistent et prétendent imposer à ces catholiques fervents un retour brutal au paganisme. Si certains fuient vers les montagnes du Pays de Galles, la majorité, pour sauver l’essentiel, sa foi, choisit l’exil et, abandonnant tout, embarque, conduite par les tierned, les chefs de guerre, ou les abbés des grands monastères de Domnonée, le Devon et le Kent modernes, vers l’Armorique gauloise et l’Espagne, régions elles aussi dévastées lors de la grande invasion de l’hiver 405, dont les populations autochtones, massacrées, ont quasiment disparu. Ainsi naîtront de nouvelles terres celtes, la petite Bretagne armoricaine et la Galice. 

Peu à peu, les ruines sont relevées.

Une partie de ces émigrants prend pied sur la côte du Finistère nord, et se voit confier par le patrice Aetius, « le dernier des Romains », magnifique homme d’État et général qui, en 451, arrêtera Attila, la garde de ce littoral menacé. Cette portion de l’Armorique est rebaptisée Domnonée par les colons, du nom de la patrie perdue. Peu à peu, les ruines sont relevées, entre autres celles d’un fortin militaire romain voisin d’un lieu de culte immémorial, un ensemble thermal bâti autour d’une fontaine sacrée, comme il en existe tant dans la région, mais celle-ci possède une étrange particularité : on ne sait d’où elle jaillit, et encore moins où elle disparaît aussi mystérieusement qu’elle est venue car aucun écoulement naturel ne semble exister. Plus bizarre encore, à certaines périodes, cette eau, au débit constant, même par fortes chaleurs,  monte de manière inexplicable et ne tarde pas à inonder non seulement son bassin mais tout ce qui l’entoure, avant de disparaître…

La fontaine terrifiante

Une explication, terrifiante, s’impose aux témoins de ces phénomènes naturels inusités : cette eau, quoique douce, ne peut venir, par des conduits souterrains, que du fond même de l’océan, pourtant éloigné de plusieurs kilomètres, et c’est pourquoi elle ne tarit pas. En quoi l’existence d’une source marine débordant sur le continent serait-elle terrifiante ? En raison d’une antique croyance de la mythologie celtique que la christianisation n’a pas éradiqué : si, ailleurs, l’on croit que le monde finira dans un embrasement général, les Celtes pensent qu’il sera implacablement submergé par la montée des mers, raz-de-marée qui s’opérera en partie grâce à ces conduits de communications entre la terre et l’océan. C’est donc l’une des vannes destinées à s’ouvrir au jour du désastre ultime qui sourd dans les ruines des thermes. Pas de quoi, en effet, se sentir rassurés !

Les Bretons s’y emploient et bâtissent, sans doute sous la direction du futur fondateur de l’évêché de Dol, le saint abbé gallois Samson, un immense monastère qui donnera son nom à l’endroit : Lann meur, le « monastère grand ».

Que faire d’autre, pour conjurer la catastrophe, ou du moins la retarder, que prier ? Les Bretons s’y emploient et bâtissent, sans doute sous la direction du futur fondateur de l’évêché de Dol, le saint abbé gallois Samson, un immense monastère qui donnera son nom à l’endroit : Lann meur, le « monastère grand ». Ce lieu de prière disparaît au IXe siècle, lors d’une des sanglantes attaques vikings qui ravagent alors la Bretagne. Il ne sera jamais rebâti mais laisse son nom au village voisin, Lanmeur. La source, elle, n’a pas disparu. Elle a juste été recouverte par l’église paroissiale, Saint-Mélar, et enfouie dans sa crypte. Cela ne conjure pas la menace. Tôt ou tard, quand sonneront les trompettes du Jugement, au Jour de la colère marqué par Dieu de toute éternité, l’écluse océanique cédera. 

Un architecte normand

Est-ce à cette époque d’angoisse, aggravée par l’approche de l’An Mil, que les villageois se tournent vers la Seule à même de les secourir, Marie, Avocate suprême ? Ou s’agit-il seulement d’une démonstration de piété mariale typique du grand essor religieux des XIe-XIIe siècles qui voit l’Europe se couvrir d’un « blanc manteau d’églises » neuves ? Ce qui est certain, c’est qu’entre le XIe et le XVe siècles, Lanmeur se dote d’un second sanctuaire dédié à Notre-Dame en ce lieu-dit de Kernitron. Le terme de chapelle ne doit pas abuser sur la taille et la richesse du bâtiment. L’on n’a pas lésiné pour la bâtir, faisant même venir de Normandie de la pierre de Caen au lieu d’utiliser les ressources locales ; pareillement, l’on a dû faire appel à un architecte de la même région, car le bâtis présente d’évidentes influences normandes uniques en Bretagne qui donnent à cet ensemble roman un aspect très particulier.

Qui est à l’origine du projet ? Les Templiers de la commanderie voisine, puis les bénédictins de l’abbaye de Saint-Jacut qui ont poursuivi les travaux après la chute de l’Ordre militaire, quand ils ont hérité de ses biens. Est-ce pour contrecarrer ces influences « étrangères », en un temps où le duché breton lutte pour conserver son indépendance, ou par résurgence d’un culte païen mal éradiqué, qu’une autre figure féminine vient alors se mêler, sinon se substituer, à celle de Notre-Dame ? C’est possible.

Le prince assassiné

Lanmeur, jadis ville importante, quand la Domnonée était une composante politique essentielle d’un royaume breton en formation, s’est trouvé au centre de plusieurs drames liés aux dynasties locales. D’abord l’assassinat du jeune prince Mélar, celui-là même qui, canonisé par la ferveur populaire, a donné son nom à l’église du bourg. Héritier du trône de Cornouaille à la mort prématurée de son père, Mélar, en 531, encore enfant, a été écarté de la succession par son oncle. Tel est l’usage. Dans l’intérêt du pays et de la dynastie, l’on préfère laisser la couronne à un homme fait, capable de porter les armes et défendre les intérêts communs, plutôt que respecter les droits d’un héritier trop jeune. D’ordinaire, pour éviter toute contestation future, l’adulte tue l’enfant. S’il est sensible, il peut se contenter de l’enfermer dans un monastère, mais l’expérience a prouvé qu’un prince cloîtré contre son gré devient, en grandissant, un rival dangereux. Mieux vaut l’occire. L’officier chargé de liquider le petit Mélar n’en a pas eu le courage. Pris de pitié, si l’on peut dire…, il s’est borné à lui couper la main droite, celle qui tient l’épée, et le pied gauche, sans lequel le garçon ne montera plus à cheval. Ainsi mutilé, Mélar ne pourra jamais régner puisque, de l’intégrité physique du roi, dépend la force et la prospérité de tout le pays. 

Le bourreau a-t-il menti et n’a-t-il finalement pas infligé à l’enfant ces amputations rituelles ? Ou Mélar bénéficie-t-il, comme le dit sa légende, d’un miracle qui lui donne une main et un pied d’argent ? Quoiqu’il en soit, apprenant que son neveu est apte à revendiquer la couronne, le roi le fait assassiner, pour de bon cette fois, dans la maison de Lanmeur où il s’est réfugié. Et c’est dans l’église qu’il est enterré, à la demande d’un autre de ses oncles, Conomor de Cornouaille, désireux d’utiliser ce drame pour récupérer la couronne à son profit.

La véritable Seigneuresse de Kernitron

Conomor n’a rien d’un petit saint. Quatre fois marié, il a quatre fois assassiné son épouse à l’annonce de sa première grossesse car un devin lui a annoncé la naissance d’un fils qui le tuera. Cela n’empêche pas le comte de Vannes, Waroc’h, d’accorder la main de sa fille, Tryphine, à ce tueur en série. Bien entendu, lorsque la jeune femme est enceinte, Conomor la décapite mais saint Gildas ressuscite la morte, pour lui permettre de mettre son fils au monde. Il est très possible, l’époque n’était guère aimable, que la princesse vannetaise ait bel et bien été victime d’un époux prototype de Barbe Bleue mais les folkloristes, eux, y voient plutôt la résurgence de croyances païennes, Tryphine incarnant la divinité de l’aurore ou du printemps qui traverse les ténèbres de la nuit et de l’hiver pour revenir à la vie, avec l’aide des quatre premières épouses de Conomor, figure archaïque du Mal, lesquelles représentent les quatre éléments : l’eau, l’air, le feu et la terre. 

Quoi qu’il en soit, ces deux drames, aux circonstances floues, ont marqué la mémoire locale, au point que sainte Tryphine a pu faire de l’ombre à Notre-Dame, véritable Seigneuresse de Kernitron. Mais pas au point d’en occulter le rôle protecteur. La preuve en est que, chaque dimanche de la Trinité, date supposée de la fin du monde, à l’heure de la grand’messe, durant laquelle l’événement surviendra, les fidèles de Lanmeur, prudents, désertaient Saint-Mélar pour aller honorer Dieu à Kernitron, que les flots épargneront, à la demande de sa puissante Propriétaire. Sans doute ne croit-on plus à ce dénouement, et pas davantage aux pouvoirs de marieuse de Notre-Dame de Kernitron, réputée assurer un époux dans l’année aux filles qui balaient avec zèle son sanctuaire, et une riche héritière aux garçons qui la lui demandent, sans obligation, eux, de faire le ménage…  Il n’empêche que la chapelle de Lanmeur attire toujours les foules à son pardon du 15 août.

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