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« Réalistes » ou « idéalistes », qui veut la guerre ?

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Ukrainian Presidency / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Boris Johnson et Volodymyr Zelensky à Kiev (Ukraine), 9 avril 2022.

Jean-Baptiste Noé - publié le 14/04/22

Les théories des relations internationales sont divisées en deux grands courants, les idéalistes et les réalistes, avec leurs grilles de lecture respectives sur le fonctionnement du monde. À l’appui de ces deux conceptions, le géopoliticien Jean-Baptiste Noé explique les différentes approches dans la résolution du conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Lors de la négociation du traité de Versailles, le président américain Woodrow Wilson a un objectif : fonder les États issus de la dislocation de l’Empire d’Autriche sur le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Il s’agit d’établir des frontières qui épousent les délimitations ethniques. Le géographe français Emmanuel de Martonne lui oppose le principe de « viabilité ». Sans renier le principe d’autodétermination, encore fallait-il dresser des frontières qui soient viables pour les nouveaux pays, c’est-à-dire qui tiennent compte des bassins d’emplois et des débouchés des transports. C’est la vision de Martonne qui l’emporte ; l’Europe centrale et balkanique lui doit une grande partie de ses frontières actuelles. Dans cette controverse entre le président américain et le géographe français, s’exprime la fracture classique des relations internationales entre les idéalistes et les réalistes. 

La guerre ou la paix ?  

Les idéalistes fondent leur vision du monde sur les valeurs et donc sur la morale. Les grands principes moraux doivent fonder les liens entre les États et les peuples : la liberté de circulation, la démocratie, les libertés individuelles, etc. Les réalistes au contraire estiment que les relations interétatiques reposent sur les rapports de force et les intérêts, principes que résumait Charles de Gaulle dans sa relation avec les États-Unis : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » C’est au nom du réalisme que de Gaulle reconnut la République populaire de Chine, estimant qu’il fallait s’entendre avec elle pour contrer la puissance soviétique. Richard Nixon et son célèbre conseiller Henry Kissinger firent de même. Les pays démocratiques s’alliaient ainsi de facto avec la Chine communiste, estimant que l’intérêt primait sur les idées morales. 

Le même débat est en jeu aujourd’hui dans la guerre en Ukraine. Les idéalistes sont partisans d’une ligne dure contre la Russie et d’une aide sans faille à l’Ukraine. Les réalistes, sans se faire le soutien de Moscou, estiment que la réalité économique, notamment énergétique, impose de trouver une voie d’accord avec la Russie et tout au moins d’éviter un affrontement direct. Lorsque l’Allemagne accepte les sanctions économiques contre la Russie, à l’exception du gaz, elle fait preuve d’un réalisme certain quant à sa dépendance à l’égard de son fournisseur. 

On ne négocie pas les valeurs

L’historien grec Thucydide a été le premier, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, à voir et à analyser la différence d’approche entre réalistes et idéalistes. De même, il comprit que l’idéalisme était davantage belliciste que le réalisme, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour une vision du monde axée sur le rapport de force et le conflit. En effet, il est toujours possible de négocier des arpents de terre et des flux de gaz. En revanche, on ne négocie pas les valeurs et les principes. Pire même, si on croit ses idées justes et donc supérieures, il est normal de vouloir les propager chez les autres. C’est ainsi qu’un Tocqueville et un Guizot sont des plus hostiles à l’égard de la colonisation, quand la gauche républicaine idéaliste y voit au contraire le moyen de diffuser les idées de la Révolution en Indochine et en Afrique. À ce titre, bien que républicain, Georges Clemenceau se classait dans le camp des réalistes dans son opposition à l’idée coloniale. 

Plus récemment, c’est au nom de l’idéalisme que furent menées les guerres en Afghanistan, en Irak, en Lybie. Y apporter la démocratie et la liberté étaient vues comme le moyen de résoudre leurs conflits internes et de faire entrer cette zone turbulente dans l’ordre international. Il serait trop simple néanmoins, et donc erroné, de faire des idéalistes des naïfs va-t’en guerre. On peut en effet reprocher aux réalistes leur acceptation de l’état de fait, voire leur aveuglement à négocier avec des puissances avec lesquelles il est impossible de s’entendre. 

Une fois commencée une guerre, comment la finir ? Difficile de transiger sur les valeurs et de partager les idées.

Mais une fois commencée une guerre, comment la finir ? Difficile de transiger sur les valeurs et de partager les idées. L’idéalisme aboutit souvent à une guerre totale et donc sans fin quand le réalisme cherche au contraire à faire advenir la conciliation et à éviter l’humiliation. Après sa victoire contre la France durant la guerre de Sept Ans, l’Angleterre conquit des territoires français, mais donna également à Paris quelques îles dans l’océan Indien pour éviter que la France ne soit humiliée. En 1944, Roosevelt souhaite la « reddition sans condition » de l’Allemagne quand Pie XII défend au contraire que des éléments négociables puissent l’être avec Berlin. Le raisonnement du pontife est juste : si l’Allemagne n’a pas d’autre choix que la destruction totale, l’armée se battra jusqu’au bout et fera bloc derrière Hitler. Il faut au contraire négocier, accorder quelques victoires à l’Allemagne et dissocier le principe nazi du peuple allemand afin que les Allemands non-nazis puissent déposer les armes dans l’honneur. Pie XII avait ainsi compris que si ce conflit était une guerre idéologique contre le nazisme, on ne pouvait pas punir tous les Allemands pour celui-ci, l’Allemagne comptant aussi des résistants. 

Là aussi, la même question se pose avec la Russie. Ne pas adhérer au poutinisme est une chose. Exclure la Russie de l’ordre européen et la jeter dans les bras de la Chine en est une autre et ce serait commettre une erreur grave pour la suite de l’histoire. Pour la Russie, il fut plus facile de commencer cette guerre que de la finir. Pour l’Europe aussi. C’est dès maintenant qu’il faut penser les conditions de la paix, la levée des sanctions et le retour de la Russie dans le giron européen, sans idéal certes, mais avec réalisme. 

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