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L’homme plastifié

MICROPLASTICS

xalien / Shutterstock

Henri Quantin - publié le 30/03/22

Faut-il être averti par un laboratoire sur les dangers de son comportement sur sa santé pour agir bien ? C’est la question que se pose l’écrivain Henri Quantin, inquiet par la réduction du réel à sa mesure scientifique.

Va-t-il falloir ajouter une définition au mot « plastifié » dans le dictionnaire ? Jusqu’ici, le participe passé ne laissait guère de doute. Pouvait être dit « plastifié » ce qui était recouvert d’une pellicule de matière plastique transparente. A priori, le but était toujours de protéger, de prolonger la durée de vie, d’éviter l’usure prématurée. Les parents qui avaient mené à bien l’opération de plastification d’un livre scolaire savaient, certes, que son efficacité était très relative et que, même plastifié, le manuel d’anglais qui allait servir successivement de cale pour un bureau, de raquette de ping-pong, d’abri contre la pluie, voire de ballon de basket, ne serait pas beaucoup plus présentable le jour de la restitution de fin d’année. Toutefois, tant que le mot s’appliquait à un objet, on pouvait raisonnablement espérer que ce qui était « plastifié » n’était pas en danger.

Du plastique dans le sang

Doit-on désormais parler d’un homme plastifié ? Une toute récente étude publiée par Environment International, à partir des échantillons sanguins de vingt-deux donneurs anonymes en bonne santé, a révélé chez la moitié d’entre eux des traces de l’un des plastiques les plus utilisés dans le monde, notamment pour la fabrication de bouteilles et de fibres polyester. Il y a donc probablement des micro-plastiques dans le sang d’un bon nombre d’entre nous. Laissons les scientifiques juger quelles peuvent en être les conséquences pour la santé. Laissons aussi les sceptiques signaler que l’étude a été financée par une ONG environnementale, dont le but principal est peut-être de frapper les esprits par une opération de communication.

D’où vient le sentiment de malaise persistant, à l’idée de ce plastique dans le sang ? Sans doute avant tout de ce qu’il donne l’impression, une fois de plus, que toute prise de conscience, même écologique, ne semble désormais pouvoir venir que d’un laboratoire et, ce qui est peut-être plus grave, d’une inquiétude personnelle pour sa santé. Celui qui a perdu le sens de la contemplation, au point de jeter négligemment un sac en plastique au cœur d’un paysage de montagne, pensera-t-il soudain à ce qu’il fait, si on lui démontre chiffres à l’appui qu’une partie de l’emballage se retrouvera peut-être un jour dans son sang ? Renonce-t-on d’ailleurs à se détruire par l’alcool devant un taux d’alcoolémie ?

La fable de la mammographie

Dans un entretien à propos de son roman L’Homme surnuméraire (Éd. Rue Fromentin) Patrice Jean distinguait le ‘mode littéraire d’exister’ et le ‘mode d’exister savant’. Il utilisait pour cela la « fable de la mammographie »: « L’amoureux rêve aux seins de sa petite amie quand le savant les étudie scientifiquement aux rayons x ; le premier est dans une approche passionnée, érotisée, sensuelle des seins, le second adopte une attitude froide, dépassionnée, précise des mêmes objets : le premier correspond à ce que j’appelle ‘le mode littéraire d’exister’ et le second au ‘mode d’exister savant’. En soi, ces deux modes peuvent coexister en parfaite harmonie, mais dans les faits, la littérature (l’art ?) ne compte pas vraiment, ou plutôt on considère l’approche sensible comme une formule imparfaite, préscientifique, quelque chose d’aimable mais sans grande importance. »

Toute remise en cause de notre perte du rapport sensible au monde ne se formule, désormais, que dans un discours qui l’accentue.

Il semble que la découverte du plastique dans le sang relève parfaitement du « mode d’exister savant ». Il montre à quel point toute remise en cause de notre perte du rapport sensible au monde ne se formule, désormais, que dans un discours qui l’accentue. Quand bien même il prétendrait nous mettre en garde au nom de l’écologie, ce discours restera vain tant qu’il jugera sans importance toute approche non-scientifique.  

Le plus inquiétant

Ce n’est donc pas dans l’ordre médical, mais dans l’ordre symbolique et poétique que le plastique dans le sang est le plus inquiétant. Car, dans « le mode littéraire d’exister » , le sang est ce qui nous fait vivre au-delà de la seule existence organique. Ainsi, chez Corneille, dire « Viens mon fils, viens mon sang » renvoie indissociablement à la filiation biologique et à la nécessité d’être à la hauteur de la mission confiée. Et quand le poète Yves Bonnefoy écrit que « la plus pure présence est un sang répandu », il rappelle que le sang qui coule porte en lui une source de vie et un risque de mort, de même qu’il y a des vaisseaux sanguins, des meurtres sanglants et des offrandes de soi par le sang versé. Aussi le sang a-t-il une valeur métaphorique au moins égale à sa valeur physiologique.

Nous voilà loin du plastique. Soit, mais peut-être moins que l’on ne croit. Si vous ne buvez pas mon sang, vous n’aurez pas la vie en vous, dit le Christ. Autrement dit, nourri du sang versé sur la Croix, l’homme devient peu à peu ce qu’il reçoit ; son sang est christifié. Faut-il établir un envers industriel des paroles du Christ ? Si vous fondez votre vie sur le plastique, vous vous plastifiez.  Si tel est le cas, les multiples emballages qui prétendent nous protéger de l’usure nous privent surtout de la vie en plénitude. Grâce soit rendue à ceux s’offrent jusqu’au sang, avec ou sans plastique dedans.

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