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Ukraine : l’hérésie derrière l’impérialisme

Patriarch Kirill of Moscow and All Russia

Nikolay Androsov | Shutterstock

Le patriarche Kirill.

Jean Duchesne - publié le 29/03/22

L’idéologie poutinienne est à affronter comme une réduction dénaturante de la foi chrétienne. Pour l’essayiste Jean Duchesne, le remède n’est pas l’irréligion, mais la conversion, et pas seulement des Russes.

Ne nous le cachons pas : la guerre en Ukraine secoue la foi chrétienne, en raison du soutien apporté à l’agression russe par le patriarche de Moscou. Certes, celui-ci est désavoué par la quasi-totalité des orthodoxes hors de Russie, et même ceux qui, dans le pays envahi, avaient jusque-là préféré lui rester affiliés. Mais le problème est bien plus sérieux et nous concerne plus directement que celui que pose l’allégeance aveugle du plus haut dignitaire religieux d’une nation baptisée à l’autocrate qui y règne.

Nous nous étions habitués à affronter soit l’incroyance dans sa riche variété, de l’athéisme hostile à l’indifférence polie, voire nostalgique, soit le fanatisme religieux, essentiellement islamiste, mais certains hindouistes et bouddhistes persécutent des musulmans. Nous voici à présent, et pour la première fois depuis longtemps, face à l’hérésie. Du moins est-ce le point de vue présenté dans une déclaration de 65 théologiens orthodoxes en date du 13 mars dernier, signée ensuite par plus de mille de leurs confrères dans le monde entier. L’accusation d’hérésie est formelle : « Nous rejetons l’hérésie du “monde russe” [justifiant] une guerre contre l’Ukraine, […] comme profondément non orthodoxe, non chrétienne et tournée contre l’humanité. » Ici, « monde russe » désigne l’idéologie selon laquelle existe « une civilisation russe transnationale », qui a en commun « une langue (le russe), un centre politique (Moscou), un centre spirituel (Kiev comme “mère de toutes les Rus’ ”) et une unique Église (orthodoxe russe), [dont le] patriarche (celui de Moscou) travaille en “symphonie” avec le président (Vladimir Poutine) pour défendre une spiritualité, une moralité et une culture propres, […] contre l’Occident corrompu, [qui a] capitulé devant le “libéralisme”, la “mondialisation”, la “christianophobie”, les “droits des homosexuels » […] et la “laïcité militante” ».

Critique théologique et pas seulement morale

Ce qui est dénoncé là n’est pas que le mensonge à la fois sur le prétendu nazisme des Ukrainiens et sur la violence destructrice et meurtrière infligée à toute une population. C’est également l’erreur du césaropapisme et l’illusion que la « sainte Russie » est, sinon le nouveau peuple élu, au moins la citadelle où, par la volonté de Dieu, la chrétienté résiste. Mais c’est surtout l’infidélité flagrante à l’Évangile et à la Tradition : cette idéologie fait que « l’Église orthodoxe russe cesse d’être l’Église de Jésus-Christ, des apôtres, du Credo de Nicée-Constantinople, des conciles œcuméniques et des Pères de l’Église ». Quand est ignoré le précepte du cœur brisé qui reçoit de la miséricorde divine la force d’aimer jusqu’à ses ennemis, la paix et « l’unité devien[nen]t intrinsèquement impossible[s] ».

Jusqu’à l’agression de l’Ukraine, Vladimir Poutine a donc eu, sinon des admirateurs, au moins des sympathisants.

Cette condamnation théologique (et pas seulement morale) vient forcément de chrétiens orthodoxes. Car l’Occident sécularisé aurait du mal à la reprendre à son compte. En son sein, catholiques et protestants se gardent d’être ouvertement aussi sévères. Sans doute par souci d’œcuménisme et de ne pas couper les ponts, afin de garder l’espoir d’un dialogue et d’une médiation… À quoi s’ajoute que la critique russe des sociétés libérales, multiculturelles et permissives n’est pas sans séduire un certain nombre de croyants, puisqu’elle se réclame d’une sagesse immémoriale et même d’une identité chrétienne. Jusqu’à l’agression de l’Ukraine, Vladimir Poutine a donc eu, sinon des admirateurs, au moins des sympathisants.

Appropriation sélective de la foi

Ceux qui soignaient leur réputation en se vantant d’être proches du leader russe et en se faisant photographier en sa compagnie s’efforcent maintenant de se distancier. Bien sûr, la plupart de ceux qui lui trouvaient quelque mérite ne sont pas des chrétiens exemplaires — de Donald Trump aux « extrême droites » immigrophobes en Europe (et ailleurs). Et il est clair que la Russie de Vladimir Poutine n’est pas l’antichambre du paradis : on peut être sûr de ne pas y voir légitimer une gay pride, mais aussi de n’exercer la liberté d’expression qu’à ses risques et périls et d’être désarmé face aux mensonges qui justifient la violence.

Il faut en déduire que se dire historiquement chrétien, surtout si des « préférences » ethniques s’y mêlent, ne signifie pas automatiquement l’accueil, mais trop souvent une instrumentalisation de l’Évangile. Un tel détournement constitue assez exactement une hérésie. Celle-ci peut en effet se définir comme une appropriation sélective de la foi, donc un refus de son intégralité, c’est-à-dire de sa catholicité, entendue au sens premier de sa totalité indivisible, depuis le Credo, le culte, l’ascèse et la louange jusqu’à la charité concrète sans exclure quiconque, quels que soient le lieu et le moment.

L’irréligion pas pire que l’hérésie

La sécularisation n’y a-t-elle pas mis fin ? À l’aube de l’ère des révolutions, Joseph Joubert (1754-1824), ancien secrétaire de Diderot, observateur perspicace qui notait ses réflexions sur les événements et était proche de Chateaubriand qui édita ses Pensées, écrivait : « L’hérésie est moins à craindre aujourd’hui que l’irréligion. » Mais on peut se demander si l’exploitation de croyances traditionnelles à des fins impérialistes, nationalistes ou partisanes n’est pas à présent au moins aussi redoutable que l’athéisme dogmatique et répressif ou que le refoulement pratique de toute transcendance sans prendre même la peine de le justifier.

S’il s’agit de résister à l’hérésie, la force ne suffit pas, que ce soit celle des armes, de la politique, de l’économie ou de la diplomatie. Car le but n’est pas la soumission ni un compromis, mais la conversion, et pas seulement de ceux qui errent dans la foi, mais aussi de ceux qui savent avoir besoin d’humilité et de grâces pour restaurer l’unité et la paix. C’est la portée, dont il reste à prendre la pleine mesure, de la consécration de la Russie et de l’Ukraine à la Vierge Marie par le pape François le 25 mars dernier, fête de l’Annonciation.

La « sainte Russie »

Il est à relever qu’il n’est pas question de prier seulement pour le peuple victime, mais également et en même temps pour la nation entraînée dans l’agression. Ni l’actuel maître du Kremlin ni le patriarche de Moscou à sa botte ne peuvent irrévocablement corrompre ce qu’ont semé les saints Serge de Radonège (XIVe) et Séraphim de Sarov (XVIIIe-XIXe s.), puis Fiodor Dostoïevski, Vladimir Soloviev, Serge Boulgakov, Nicolas Berdiaev, Paul Florenski, Anna Akhmatova, Boris Pasternak, Alexandre Men…, entre autres.

Il est donc malheureux que des enseignants d’un collège de Vendée aient réclamé que leur établissement ne porte plus le nom d’Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), héritier de toute cette tradition spirituelle, qui était venu par là en 1993 honorer les martyrs de la première « terreur » idéologique de l’histoire 200 ans plus tôt. Imaginer que l’illustre dissident expulsé par les Soviétiques est une caution pour l’invasion de l’Ukraine, puisqu’il était viscéralement attaché à son pays, chrétien et critique de l’Occident, c’est valider la propagande du successeur de Staline. Avec son sens du péché, du repentir et de la rédemption, Soljenitsyne appartient bien à la « sainte Russie », mais pas à Vladimir Poutine ni au patriarche Kirill.

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