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En Afrique, Grégoire Ahongbonon brise les chaînes de la maladie mentale

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Agnès Pinard Legry - publié le 27/03/22

Originaire du Bénin, Grégoire Ahongbonon, 70 ans, sillonne l’Afrique de l’Ouest depuis maintenant une trentaine d’années afin de venir en aide aux "oubliés des oubliés", les personnes atteintes de maladies mentales. Rencontre.

Sourire généreux, visage profond et démarche paisible, Grégoire Ahongbonon porte sur ce qui l’entoure un regard doux et curieux. Un regard qu’il a appris à ralentir, à tempérer et qu’il pousse sans cesse à voir au-delà des simples apparences. Ce béninois de 70 ans pourrait passer inaperçu avec son gilet aux multiples poches et ses lunettes rectangulaires. Pourtant, il fait partie de ces personnes qui œuvrent, jour après jour, à construire un monde meilleur, plus juste et plus fraternel. En un mot, « à bâtir ici et maintenant le Royaume de Dieu », explique-t-il avec toute l’humilité qui le caractérise. Depuis une trentaine d’années, Grégoire Ahongbonon parcourt l’Afrique de l’ouest afin de venir en aide aux personnes souffrant de troubles et maladies mentales.

Quand on plonge ses yeux dans les siens, on pourrait presque y voir les visages de ces 2.000 personnes, ces « oubliés des oubliés », qu’il est allé chercher avec son association Saint-Camille-de-Lellis fondée en 1994 afin de les accueillir dans ses centres fondés au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Burkina et au Togo. On y verrait le visage de Janvier, un jeune homme qui a passé sept ans attaché, enchaîné par ses parents avant d’être libéré par Grégoire Ahongbonon et des membres de l’association. On y verrait aussi le visage d’un autre jeune homme qu’il a découvert la veille du dimanche des Rameaux, en 1994. Une femme était allée le chercher ayant entendu qu’il s’occupait des malades mentaux afin qu’il vienne en aide à son frère. Mais alors qu’il pénètre dans la maison, il découvre dans la pénombre un homme enchaîné au niveau des bras et des jambes à même le sol sur une terre humide. Quand il se remémore ce souvenir, le regard de Grégoire Ahongbonon se voile. Sans haine mais avec une profonde tristesse. « Sa chair grouillait d’asticots », se remémore-t-il. Libéré puis soigné, il décède quelques jours plus tard. « Mais il est mort dignement, debout et non enchaîné », reprend-t-il.

Des histoires comme celles-ci, Grégoire Ahongbonon n’en manque pas : l’association Saint-Camille-de-Lellis compte désormais 21 centres d’accueil et de réinsertion et fournit gratuitement des médicaments à plus de 20.000 malades mentaux chaque mois. Autant de vies que son action, son abnégation et son intarissable énergie ont sauvé. « Ont aidé plutôt », reprend-t-il, ne voulant surtout pas s’attribuer un quelconque mérite. « À la Saint-Camille on veut les remettre sur pieds pour anticiper à la construction d’un monde meilleur », indique-t-il. « On les répare et on les réintègre. J’ai vu des infirmières qui ont souffert de troubles bipolaires venir à leur tour en aide à des patients… C’est incroyable. »

Avec la Saint-Camille, le combat de Grégoire Ahongbonon va bien au-delà d’une aide médicale aux personnes atteintes de maladies et troubles mentaux. Son combat est contre le vaudou, l’animisme et la sorcellerie qui font des ravages dans de nombreuses sociétés africaines. Considéré comme envoûté ou ensorcelé, les malades mentaux sont généralement isolés et attachés afin qu’ils ne « contaminent » personnes d’autres et qu’ils se « purifient ». « L’ignorance fait des ravages en Afrique de l’Ouest », regrette encore Grégoire Ahongbonon.

À chaque fois le Seigneur apparaît d’une manière qui nous éclaire, il nous éblouit d’une manière nouvelle et nous fait entrevoir de nouveaux chemins.

Énergique et rapide, Grégoire Ahongbonon a pourtant connu lui aussi une profonde détresse psychologique jusqu’à avoir des pensées suicidaires. Ayant arrêté tôt l’école, il part tenter sa chance en Côte d’Ivoire où il commence comme réparateur de pneus en même temps qu’il lance une petite compagnie de taxi. Mais alors que son entreprise prospère Grégoire, alors âgé de 26 ans, doit faire face à son effondrement brutal, tous ses taxis ayant été saisis temporairement. Criblé de dettes, il perd ses amis et se retrouve plus isolé que jamais. Mais alors qu’il songe au suicide, il se réveille brusquement, porté par sa foi. C’est désormais auprès des plus démunis qu’il va agir.

Visite des malades, des prisonniers… le béninois multiplie les rencontres. « À chaque fois le Seigneur apparaît d’une manière qui nous éclaire, il nous éblouit d’une manière nouvelle et nous fait entrevoir de nouveaux chemins », reprend-t-il. « Ce n’était pas facile au début de se rendre en prison, de rencontrer toutes ces personnes qui ont commis des fautes, des crimes. Mais si on veut vivre l’évangile on ne choisit pas des morceaux. Il y a au fond de toi quelqu’un qui te révèle ce qu’il veut. La prison est devenu ma Galilée. » C’est ainsi qu’il mène son association dans les prisons, dans les rues, auprès des lépreux… et, au bout de la ligne, des malades mentaux. « Les malades mentaux sont les derniers de tous les derniers. Ils existent come des gens qui n’existent plus. On les frappe, jettent des pierres, on les insulte… », détaille-t-il. « Ils n’ont pas de place dans la société. »

Réconcilier les familles

« Ces maladies créent beaucoup de divisions dans les familles », reprend encore Grégoire Ahongbonon. « Le malade délire souvent donc peut insulter et maudire ses proches. Mais il n’oublie ce que sa famille lui fait subir en retour : les chaînes, l’isolement… ». Soigner médicalement mais aussi réinsérer dans la société et réconcilier les familles, voilà les trois missions de l’association Saint-Camille-de-Lellis. « Nous devons changer les mentalités par les actes, pas par les grands discours. » Et de témoigner de sa propre expérience : « Je dis souvent que si la sorcellerie existait réellement, je serai le premier frappé. Je ne peux pas croire en Dieu et avoir peur d’un sorcier. Je suis un tabernacle ambulant, j’ai Dieu en moi à tout moment. Tout ce qui m’arrive doit m’arriver. »

Son investissement et son travail ont été récompensés par plusieurs prix à l’international dont le prix de Genève pour les droits de l’Homme en psychiatrie de 2021. Mais Grégoire Ahongbonon n’en tire aucune fierté personnelle. « Ma prière de chaque jour est : « Comment faire la volonté de Dieu ? ». Je demande à Dieu de m’aider à faire non pas ce que je veux mais ce qu’Il veut », souligne-t-il avant de reprendre : « Tu ne peux donner que ce que Dieu te donne. Et quand Dieu te donne tu ne fais pas de réserve. Plus tu donnes, plus Il te donnera mais si tu fais des réserves pour toi, il ne donnera plus rien. Il faut donc tout donner. »

Le regard qui libère, Benoît des Roches, Éditions Salvator, janvier 2022

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