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Aimer le peuple russe

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AFP

Denis Lensel - publié le 17/03/22

Journaliste spécialiste des pays d’Europe de l’Est, Denis Lensel a effectué une vingtaine de reportages en Ukraine et en Russie. En face du conflit fratricide qui oppose la Russie et l’Ukraine, il montre que les peuples russes, ukrainiens et européens partagent les mêmes racines.

À l’heure où la guerre fait rage en Ukraine, comment aimer la Russie ? Oui, aimer la Russie. Mais aimer la Russie, ce n’est pas forcément approuver ce que dit ou fait son dirigeant, entré en guerre contre un pays voisin tout en interdisant qu’on emploie le mot guerre… Aimer un pays, quel qu’il soit, c’est d’abord aimer une population vivante plutôt qu’un chef d’État solitaire au pouvoir autocratique. C’est préférer un peuple vivant à un rêve de conquête impériale. Préférer la construction d’un avenir concret à un espoir chimérique de restauration d’un passé révolu. Laisser vivre les peuples à l’air libre, plutôt que vouloir contraindre les uns à partir dans des chars ou à applaudir, et les autres à fuir ou à se terrer dans des caves obscures.

Aimer une culture

Aimer la Russie, c’est aimer un peuple. Un peuple dont la culture, comme celle de son voisin le peuple d’Ukraine, trouve des racines dans l’alphabet des grands évangélisateurs des peuples slaves de l’Est, les saints frères Cyrille et Méthode. Aimer la Russie, c’est reconnaître l’apport inestimable d’une foule d’écrivains, de penseurs, d’artistes et de mystiques d’une grande profondeur. Que ces Russes aient été occidentalistes ouverts à l’influence de l’Occident, ou bien « slavophiles » récalcitrants, peu importe.

C’est aimer chez les écrivains, avec Guerre et Paix, Tolstoï, qui lira avec intérêt… le philosophe vagabond ukrainien de Kiev Skovoroda disant que « la sainteté n’est pas dans la soutane, mais dans l’accomplissement de la volonté de Dieu ». Gogol, un Ukrainien russifié d’une famille cosaque, génie tourmenté, pionnier du fantastique. Dostoïevski critiquant — déjà… — l’Occident comme infidèle, mais dispensant la plénitude métaphysique des Frères Karamazov à la lumière de l’enseignement de son père spirituel Ambroise d’Optino. Tchekhov, un des premiers maîtres de la nouvelle et du théâtre moderne. Au XXe siècle, Pasternak, Soljenitsyne et Chalamov, qui ont puissamment témoigné de la dignité humaine pour le monde entier contre l’horreur totalitaire.

Les deux poumons de l’Église 

Mystiques et penseurs, des fondateurs du monachisme russe, au Père Alexandre Men mort martyr en 1990 après avoir évangélisé l’intelligentsia moscovite, et avoir dit : « Le christianisme ne fait que commencer… » Après le moine Serge de Radonège, à l’école de l’icône comme langage sous le signe de la Trinité, Andréï Roublev mort en 1428, célébré en 1965 par le cinéaste André Tarkovski malgré la censure, et canonisé en 1988 pour le Millénaire chrétien de la « Rus’ de Kiev ». Mort en 1900, Vladimir Soloviev, penseur de l’unité des chrétiens : ambassadeur du dialogue œcuménique en milieu orthodoxe, il refusait le nationalisme religieux au nom de l’universalité. Puis le poète Viatcheslav Ivanov, mort en 1949 à Rome après avoir souhaité le rapprochement des « deux poumons de l’Église » , Rome et Byzance, formule reprise par Jean-Paul II. Puis, ami de ce pape, l’orthodoxe Serge Averintsev, poète et professeur chrétien de l’Académie des sciences de Russie, qui réussit à publier des notions de culture biblique dans l’Encyclopédie soviétique.

Le courage des citoyens

L’auteur de Vie et Destin, ce Guerre et Paix du XXe siècle — saisi par le KGB en 1962 — l’écrivain juif russo-ukrainien Vassili Grossman, dont la mère fut tuée par les nazis en 1942, a tout exprimé d’avance sur nos épreuves actuelles dès 1955 dans son admirable Madone Sixtine, chef-d’œuvre poignant d’humanité et de spiritualité : « Que pouvons-nous dire, face au tribunal du passé et de l’avenir ? Nous dirons : il n’y a pas eu de temps plus dur que le nôtre, mais nous n’avons pas laissé mourir ce qu’il y a d’humain dans l’homme. […] Nous gardons la foi que la vie et la liberté ne font qu’un, qu’il n’est rien de supérieur à ce qu’il y a d’humain dans l’homme. C’est cela qui vivra éternellement, et qui triomphera. »

Aujourd’hui, aimer la Russie, cette Russie où la Madone Sixtine de Raphaël fut chantée par Tolstoï et Dostoïevski, c’est aussi s’opposer à la dérive vertigineuse de Vladimir Poutine, c’est s’opposer au mensonge, et s’opposer à une volonté de reconquête effrénée de l’empire soviétique de Staline. Et s’opposer à une aventure guerrière à la fois meurtrière et suicidaire, dont à terme, personne, absolument personne ne bénéficiera durablement. Aimer le peuple russe, aujourd’hui c’est aussi et surtout admirer le courage des citoyens de ce pays qui osent dire « non » à la guerre : le courage des manifestants de la paix, le courage des 10.000 signataires de la pétition de l’Université Lomonossov à Moscou, et le courage de Marina Ovsyannikova, la jeune protestataire intrépide de la télévision russe Pervy Kanal.

Aimer l’Ukraine et l’Europe

Toutefois, il convient aussi d’aimer l’Ukraine ! Aimer la Russie et aimer l’Ukraine, l’un n’empêche pas l’autre… Aimer l’Ukraine, c’est soutenir le courage de sa population qui veut défendre son indépendance légitime. Et aujourd’hui, c’est probablement aussi soutenir la volonté de résistance de son jeune chef d’État Volodymyr Zelensky et de son gouvernement légal. Au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et puis, au-delà de la France, notre pays, il faut aussi aimer fraternellement l’Europe, dans l’espoir d’une grande Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural, mais une Europe libre et pacifiée. Et donc c’est sauvegarder la paix, dans un esprit de justice et de vérité. Contre l’orgueil, le mépris et la haine.

Et ce n’est ni copier sans esprit critique, ni contrecarrer d’une façon systématique et excessive ou jalouse une Amérique lointaine, une Amérique qui oublie, admire, méconnait, ignore ou… aime l’Europe. Une Amérique désormais fragilisée et vulnérable, comme toutes les puissances terrestres. Le pape François avait dit dès 2013 que la troisième guerre mondiale avait « commencé par morceaux ». En ce début d’année 2022, voilà un gros morceau qui tombe à nouveau, sanguinolent, dans la gueule du Moloch insatiable de la violence armée. Oui, il est grand temps de prier pour la paix, sans céder à l’emprise du mensonge et de la haine.

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