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Nonce en Ukraine : « Nous ne vaincrons la guerre qu’avec la prière, l’humilité et l’amour »

UKRAINE

Daniel LEAL / AFP

Maria Lozano - AED - publié le 14/03/22 - mis à jour le 14/03/22

Face à l’offensive lancée par l’armée russe le 24 février, l’Ukraine résiste. Une résistance physique mais aussi spirituelle. "Nos principales armes sont l’humilité, l’abandon total à Dieu, la solidarité et l’amour", détaille le nonce apostolique en Ukraine, Mgr Visvaldas Kulbokas. Entretien.

« Même dans cette guerre – qui n’est pas une invention purement humaine, mais qui a quelque chose du Malin, du diable, car toute violence en a – nous ne pouvons vaincre le mal que tous ensemble, le monde entier, avec le jeûne, avec la prière, avec beaucoup d’humilité et d’amour. » Les mots de Mgr Visvaldas Kulbokas, nonce apostolique en Ukraine, résonnent avec force alors que la Russie a lancé une offensive en Ukraine.

Quelle est la situation actuelle à Kiev ?
Mgr Visvaldas Kulbokas : Depuis le 24 février, tous les jours, toutes les nuits, il y a des attaques dans diverses parties de la ville. À la nonciature, nous ne sommes pas dans une zone très centrale et jusqu’à présent, nous n’avons pas vu les bombardements de près. Mais il est très probable que tout empirer dans les jours à venir. Dans d’autres villes comme Kharkiv, même les quartiers résidentiels ont été gravement touchés… Aujourd’hui, personne en Ukraine ne se sent en sécurité. À quoi ressembleront les prochaines heures, les prochains jours ? Personne ne le sait. À certains égards, Kiev connaît encore une certaine tranquillité par rapport à d’autres villes : Irpin, qui est dans la banlieue de Kiev, ou Kharkiv, Tchernihiv ou Marioupol… Kiev a toujours un lien avec le monde extérieur, mais la crise humanitaire est très forte ici et dans d’autres villes d’Ukraine. Je porte cette préoccupation dans mon cœur et il n’est pas toujours possible d’apporter de l’aide. Parfois, même des agences comme Caritas ou la Croix-Rouge, ou même celles du gouvernement, ne sont pas en mesure de faire quoi que ce soit.

Il est difficile de savoir dans quelle situation se trouvent toutes les familles et combien de jours elles peuvent endurer, mais il est certain que la crise humanitaire est très intense.

Quelque chose a-t-il changé à Kiev depuis les premiers jours du conflit ?
Quand la guerre a commencé, nous avions moins de capacité organisationnelle. Je parle non seulement pour la nonciature, mais aussi pour l’ensemble des organisations caritatives. Maintenant, il y a une bien meilleure préparation. Il semble que les forces militaires russes s’approchent du centre-ville, de sorte que ces derniers jours, les organisations humanitaires ont été encore plus actives. Caritas, la Croix-Rouge, les organisations paroissiales – non seulement les catholiques, mais aussi toutes les communautés religieuses – essaient de voir qui sont les personnes les plus en difficulté et redistribuent de la nourriture, essaient d’évacuer ceux et celles qui sont dans les situations les plus difficiles, peut-être d’endroits où ils n’ont pas d’électricité ou de chauffage.

Comment se déroule l’approvisionnement ? Avez-vous de la nourriture et des boissons, de l’eau ?
À la nonciature, nous avons préparé des provisions avant le début de la guerre parce qu’on la percevait comme très probable. Je sais personnellement que certaines familles n’y croyaient pas et la guerre les a surpris sans provisions suffisantes pour plus de deux ou trois jours. Dieu merci, ces derniers jours, une certaine aide a réussi à atteindre Kiev. En outre, il existe des organisations telles que Caritas ou des groupes de volontaires qui apportent de la nourriture des villes voisines, sachant que Kiev est soumise à une attaque militaire plus soutenue. C’est toujours gratuit. La solidarité est totale. Il est difficile de savoir dans quelle situation se trouvent toutes les familles et combien de jours elles peuvent endurer, mais il est certain que la crise humanitaire est très intense.

Il y a beaucoup d’inquiétude mais vous pourriez décrire l’état d’esprit comme « vaillant ».

Ces jours, êtes-vous capable de sortir et de vous déplacer dans les rues ?
Je ne sors pas dans la rue car ce n’est pas recommandé. Mais surtout je manque de temps. Beaucoup de gens me contactent et des demandes ainsi que des offres d’aide humanitaire arrivent, mais c’est très difficile à organiser en ce moment. Je peux toutefois vous dire que les gens peuvent toujours se déplacer dans les rues même si c’est dangereux. Surtout les bénévoles qui distribuent, qui apportent des choses aux personnes les plus nécessiteuses. Les mouvements sont très difficiles, car il y a des postes de contrôle partout. À partir de 20 heures, il y a un couvre-feu et personne ne sort, pour quelque raison que ce soit.

Comment décririez-vous l’état d’esprit des gens, leurs sentiments ? Les gens qui sont restés à Kiev ont-ils très peur ?
Bien sûr. Je ne peux pas parler au nom de toute la population, mais je peux parler des gens que je vois personnellement : les prêtres, les bénévoles ou les collaborateurs de la nonciature. Il y a beaucoup d’inquiétude mais vous pourriez décrire l’état d’esprit comme « vaillant ». Nous sentons que nous devons faire face à cette tragédie ensemble, nous entraider et prier beaucoup. Je vois beaucoup d’optimisme. Malgré les grandes tragédies, je vois de l’optimisme chez beaucoup de gens, en particulier chez les prêtres et les religieux. Cependant, je ne pense pas que l’on trouvera le même optimisme chez les patients qui ont besoin d’un traitement ou chez les femmes qui accouchent ou avec des nouveau-nés.

Quelle a été votre première réaction au lancement de l’offensive russe le 24 février ?
La crainte d’une guerre était très élevée, car il y avait des signes. Mais c’est certainement choquant, un peu surréaliste ; c’est comme vivre dans un film. C’est pourquoi je me dis à moi, ainsi qu’à beaucoup de croyants, que nos principales armes, pour ainsi dire, sont l’humilité, l’abandon total à Dieu, la solidarité et l’amour. Parce que dans tous les cas si nous sommes proches les uns des autres, si nous sommes proches de Dieu, si nous sommes fidèles, Lui-même prendra soin de nous. C’est pourquoi même dans cette guerre – qui n’est pas une invention purement humaine, mais qui a quelque chose du Malin, du diable, car toute violence en a – nous ne pouvons vaincre le mal que tous ensemble, le monde entier, avec le jeûne, avec la prière, avec beaucoup d’humilité et d’amour.

Le pape François fera tout son possible pour mettre fin à cette guerre.

Diriez-vous que ce conflit a un aspect religieux ?
Cette guerre a plusieurs motivations et certains prétendent y voir un certain élément religieux. Pour moi c’est incorrect. Si nous regardons les Ukrainiens, par exemple, nous avons le Conseil des Églises et des organisations religieuses d’Ukraine, qui est très uni en ce moment, qui est proche du peuple et dont les membres se soutiennent mutuellement. Cela ne veut pas dire que toutes les difficultés ont disparu, car il est très clair que certains malentendus interreligieux ont joué un rôle dans le passé. Seulement, je considère qu’il est impossible d’utiliser cet argument pour motiver une guerre, car lorsqu’il y a des difficultés dans les relations interreligieuses, elles doivent être résolues d’une autre manière. Je remarque, surpris, que les difficultés que j’avais vues auparavant en Ukraine ont été considérablement réduites à l’heure actuelle. Cette tragédie a donc uni le peuple ukrainien. Cela ne veut pas dire qu’il restera uni par la suite, mais c’est déjà un signe très positif.

Le pape François a envoyé deux cardinaux seraient envoyés en Ukraine. Comment ressentez-vous le soutien du Saint-Père ?
Ce que le Pape a dit révèle qu’il fait et fera tout son possible pour mettre fin à cette guerre. Ce ne sont pas que des mots parce que je sais très bien qu’il cherche toutes les voies possibles, spirituelles et diplomatiques, pour l’Église. Tout ce qui est humainement possible pour apporter sa contribution à la paix. François – je le sais très bien grâce à ses collaborateurs avec lesquels j’ai des contacts plusieurs fois par jour – est en train d’évaluer plusieurs possibilités. Nous réfléchissons continuellement à ce qu’il peut faire d’autre directement ou par l’intermédiaire de ses collaborateurs.

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