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L’homme et l’animal, une relation à construire sous le regard de Dieu

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Domaine public

"Saint Jérôme retirant l'épine de la patte du lion, dans son cabinet de travail", Colantino

Jean-François Thomas, sj - publié le 05/03/22

Entre le massacre intégral et l’adoration bêtifiante, l’homme a perdu le bon sens pour établir des liens normaux et fraternels avec l’animal. Pour le père jésuite Jean-François Thomas, une saine relation entre les hommes et les animaux ne se construit que sous le regard de Dieu.

Tandis que l’animal n’a sans doute jamais occupé une telle place dans le souci des peuples occidentaux, il s’est, dans le même temps, bizarrement effacé du paysage familier, sauf en ce qui regarde les animaux de compagnie dont le nombre a explosé et qui sont traités à l’égal des enfants, sinon mieux lorsqu’ils sont des remplacements et des compensations affectives. Étrange mentalité que la nôtre conduisant à verser des larmes sur des espèces vivant au plus profond des océans alors que, depuis la philosophie mécaniste du XVIIe siècle, nous n’avons pas cessé de nous couper de l’animal domestique, le transformant en abstraction élevée loin de nos regards uniquement pour notre consommation.

Un lien brisé

Le lien millénaire entre l’homme et l’animal a été brisé, lien que n’exclut pas la chasse traditionnelle dans les sociétés qui vivent des produits de la terre et de la nature. Il n’y a pas encore si longtemps, les poules, les lapins, le cochon, l’agneau, le bœuf nourris pour nourrir l’homme et sa famille dans une ferme, partageaient leur vie, bénéficiaient de leur propre liberté et se préparaient dans la paix à leur fin en ayant connu l’air pur, la lumière du soleil et l’herbe naturelle. En fait, une saine relation entre l’homme et l’animal ne se construit que sous le regard de Dieu. Si ce dernier est écarté de la Création, cette dernière se réduit à une terre dont les lois ne maintiennent plus l’homme dans l’être. Si Dieu n’existe pas, la nature est livrée à elle-même et à tous les appétits déréglés des êtres qui la composent. Le plus fort dicte sa loi. S’il prend soudain conscience de son agir mauvais, ses seules références ne sont plus qu’horizontales et le mieux qu’il puisse faire est de se soumettre, par mauvaise conscience, à un environnement devenu hostile par sa faute.

Tant que l’homme n’aura pas retrouvé sa relation filiale à Dieu, il continuera de se fourvoyer en ce qui concerne le reste de la création.

Tel est l’écologisme qui finit par regarder l’homme comme un ennemi et qui transforme la « planète » en figure maternelle. Les créatures ne sont pas les enfants de la terre mais, comme elle aussi, les enfants de Dieu dans son geste créateur. Tant que l’homme n’aura pas retrouvé sa relation filiale à Dieu, il continuera de se fourvoyer en ce qui concerne le reste de la création et il ne pourra pas reconstruire le lien fraternel qui l’unit à tous les autres êtres et jouer le rôle responsable qui lui est dévolu, à savoir la prise en charge sage et prudente de tout ce qui l’entoure. Il est un frère aîné qui a charge d’âmes.

Hommes et bêtes, côte à côte

L’harmonie entre l’homme et l’animal ne se vit pas dans un décor romantique, dépouillé de toutes ses aspérités et ses souffrances. Dès la Chute, homme et animal ont partagé un sort commun et ils reposent ensuite dans une glaise identique. Georges Bernanos, cavalier au front de la Grande Guerre, rapporte à Dom Besse, moine de Ligugé, cette solidarité plus forte que toutes les postures : 

« Il y a tel petit bosquet d’aspect bucolique, où nous avons laissé cent quarante chevaux. J’ai enterré le mien dans un trou d’obus. Bêtes et gens dorment sous quelques pelletées, et la boue aspire les vivants. Ah ! Ce n’est pas seulement la raison ni le sentiment qui souffrent ici violence ! La terre n’est pas tant bouleversée qu’irréparablement souillée. Le démon dans l’homme doit triompher de cette monstrueuse, cette écœurante satiété qui paraît l’égaler à Dieu et ressemble affreusement au repos du septième jour. »

(Correspondance, Tome I. 1904-1934, lettre de 1917.) 

Un goût oublié de paradis flotte parfois au sein des cataclysmes humains, lorsque homme et bête se retrouvent côte à côte dans la lutte pour la survie. Cela ne dure pas. Ensuite, l’homme impose de nouveau sa loi et oublie que servir n’est point réduire en esclavage. Il ne tolère pas la liberté des animaux sauvages, lui qui s’est enfermé dans une cage. Voilà pourquoi, déjà enfant, il ramasse des pierres pour abattre l’écureuil qui saute de branche en branche, qu’il torture le chat du voisin et écrase les escargots. Ce ne sont pas jeux enfantins mais jeux malins qui construisent rapidement une seconde nature et le prépare à commettre bien pire, envers ses semblables, devenu grand.

La Chute a affecté tous les êtres mais l’homme est désormais le seul à s’ancrer dans le péché, avec toute son intelligence, toute sa volonté et toute sa mémoire dévoyées.

Qui n’a pas appris à l’école primaire d’ »antan » (il y a cinquante ou soixante ans…) — saisi et terrifié — le poème de Victor Hugo intitulé Le crapaud, poésie autobiographique dans lequel le poète met en scène un crapaud torturé d’abord par un prêtre, une vieille de passage, puis par une bande de galopins hilares dont il faisait partie. La description est horrible, bien sûr allégorique de traitements encore plus cruels que l’homme réserve ensuite à son semblable. Un âne, lui aussi maltraité et épuisé, passe alors avec sa lourde charrette, sous les coups de son maître. Une roue aurait dû achever le malheureux crapaud mais l’âne, en un ultime effort, détourne le chemin du chariot. Hugo termine ainsi, évidemment dans sa veine désiste qui n’est point pleinement chrétienne : 

« La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,
Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
Est le trait d’union ineffable et suprême
Qui joint, dans l’ombre, hélas ! si lugubre souvent,
Le grand innocent, l’âne, à Dieu le grand savant. »

Au moins est-il capable de découvrir que le règne animal n’est pas un puits sans fond et sans voix.

Élevés avec les animaux

Comment le chrétien a-t-il pu oublié cette parole de l’Apôtre : « Nous savons que toutes les créatures gémissent et sont dans le travail de l’enfantement jusqu’à cette heure (l’heure de la Parousie) » (Rm8,22). La Chute a affecté tous les êtres mais l’homme est désormais le seul à s’ancrer dans le péché, avec toute son intelligence, toute sa volonté et toute sa mémoire dévoyées. Dostoïevsky, dans Les Frères Karamazov, décrit le starets Zossime en conversation avec un jeune paysan contemplatif vivant de la forêt et du chant des oiseaux : « C’est vrai, tout est parfait et magnifique, car tout est vérité. Regarde le cheval ou le bœuf : quelle mansuétude, quelle confiance, quelle beauté ! On est ému de les savoir sans péché, car tout est innocent, excepté l’homme, et le Christ est en premier lieu avec les animaux. » Et dans les Carnets des Frères Karamazov, l’écrivain russe confie : « Les petits enfants doivent être élevés avec les animaux — avec le cheval, la vache, le chien. Leurs âmes seront meilleures et auront plus de compréhension. » Ce n’est certes pas au règne des écrans, de la robotique et de l’artificiel qu’une telle éducation risque de se réimplanter !

Le christianisme, grâce à ses saints, à ses mystiques et à ses moines, a su entretenir très longtemps cette communion entre l’homme et l’animal, mise à mal depuis trois siècles, au moment où les sociétés occidentales commencèrent à réclamer leur autonomie vis-à-vis de Dieu Créateur et à réduire le monde animal à un ensemble de mécaniques sans âme. La révolution franciscaine n’en fut pas vraiment une dans ce domaine puisqu’elle ne fut que l’héritière d’une tradition plongeant ses racines chez les anachorètes d’Égypte et de Palestine. La contemplation des créatures et la compassion qui en découle n’est d’ailleurs pas à sens unique, puisque, dans l’histoire du salut et de l’Église, les animaux eux-mêmes ont été plus d’une fois des relais permettant à l’homme de se secouer de sa médiocrité spirituelle, de ses doutes, de son manque de foi.

Des liens normaux et fraternels

Saint Romuald conseille à un disciple de demeurer paisible comme un poussin confiant en sa mère poule. Cette attitude animalière intérieure, directement inspirée de l’Évangile où Notre Seigneur se compare à une volaille soucieuse de sa progéniture, ne semble plus tellement nous inspirer alors que nous déifions par ailleurs certains animaux domestiques qui n’en demandent pas tant et qui préféreraient être regardés et respectés uniquement pour ce qu’ils sont et non point pour ce que nous voulons en faire. Balançant entre le massacre intégral et sans remords, et l’adoration bêtifiante, l’homme ne possède plus de bon sens et de repères pour établir des liens normaux et fraternels avec l’animal.

S’il n’avait pas décidé unilatéralement et gratuitement que l’animal ne pouvait en aucun cas participer à la vie de foi, l’homme s’en porterait mieux.

S’il n’avait pas décidé unilatéralement et gratuitement que l’animal ne pouvait en aucun cas participer à la vie de foi, l’homme s’en porterait mieux. Comment cela serait-il possible désormais dans un environnement où Dieu est le parent pauvre… Nous ne sommes plus comme saint Colomban communiquant avec les animaux sauvages qui lui obéissaient et qui partageaient avec lui leur pitance. Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme légende dorée — car, en fait nous jalousons ce que nous ne sommes pas capables d’atteindre — est pourtant réalité sans coupure tout au long des siècles de foi.

Dans un monde où les quelques valeurs morales qui surnagent sont prises dans un tourbillon sans fin, il serait bon de retrouver la sagesse de nos aïeux dans la foi qui surent écouter saint Paul et mettre en pratique ses paroles jusque dans leur relation avec les animaux et toutes les choses créées. Croyons-nous vraiment que le Christ reviendra en gloire pour établir une nouvelle Création où tout ce qui est occupera sa juste place ?

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