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Vladimir Poutine à la reconquête de l’Église autocéphale ukrainienne 

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Alexey NIKOLSKY / Sputnik / AFP

Vladimir Poutine.

Thibault van den Bossche - publié le 03/03/22

En accusant Kiev de réprimer les chrétiens orthodoxes rattachés au patriarcat de Moscou, Vladimir Poutine participe également à "l’instrumentalisation du drame du schisme religieux" qu’il dénonce. Le président russe n’accepte pas l’indépendance de l’Église autocéphale d’Ukraine, qu’il souhaite réintégrer au "Monde russe".

Lors de son allocution du 21 février 2022, Vladimir Poutine justifiait par toutes les raisons possibles l’invasion de l’Ukraine, la considérant comme partie intégrante du « Russkiy mir » (« Monde russe » ou sainte Russie). L’une d’elle était de porter secours aux orthodoxes rattachés au patriarcat de Moscou, réprimés selon lui par Kiev. Le 24 février, les troupes russes lançaient leur offensive massive sur plusieurs fronts. 

Moscou et Kiev, deux patriarcats pour un territoire

Lorsque le président russe dénonce « l’instrumentalisation du drame du schisme religieux », à quoi fait il référence ? Il existe en Ukraine quatre Églises qui ont l’ambition légitime d’incarner la nation et la tradition religieuse nationale : l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM), présente majoritairement à l’est du pays, l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev (EOU-PK) ainsi que l’Église orthodoxe autocéphale, présentes surtout à l’ouest, et l’Église gréco-catholique (EGCU). Laquelle représente le mieux la seule et vraie « Église nationale d’Ukraine » ? La première correspond à l’Église russe, née à Kiev au Xe siècle mais développée ensuite à Moscou, érigée en patriarcat indépendant vis-à-vis de Constantinople au XVIe siècle, et dont l’Ukraine dépendait depuis le XVIIe siècle. Les trois autres assurent la continuité, au moins historique et géographique. Elles se sont créées par schisme vis-à-vis du patriarcat de Moscou, soit pour rejoindre Rome, soit récemment pour viser l’autocéphalie à leur tour. 

1.000 ans de civilisation slave orthodoxe

Les 1.000 ans d’histoire des Églises orthodoxes d’Ukraine font l’objet d’une récupération politique par les dirigeants russes comme ukrainiens. Par le baptême du prince Vladimir 1er en 988, Kiev est le lieu de naissance de la civilisation slave orthodoxe. En 991, le siège métropolitain de Kiev est créé sous la juridiction du patriarcat œcuménique de Constantinople. L’Église russe se consolide au cours des siècles suivants, et marque de plus en plus son indépendance. En 1589, le patriarcat de Moscou est créé et l’Église orthodoxe de Russie devient alors autocéphale. À la suite de l’union de Brest en 1595, une partie des orthodoxes d’Ukraine fait allégeance à Rome et devient gréco-catholique. En 1686, l’Église orthodoxe ukrainienne est contrainte de se subordonner au patriarcat de Moscou. Profitant de l’éphémère indépendance de l’Ukraine, l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne se sépare de l’Église orthodoxe russe en 1919, mais elle est rapidement réprimée par le régime soviétique. Elle se développe aux États-Unis et au Canada.

Affranchir l’Église ukrainienne pour affranchir l’Ukraine

Il faut attendre la chute de l’URSS en 1991 pour que des Églises dissidentes mais non reconnues s’imposent de nouveau en Ukraine, dont l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, créée grâce à la collusion politico-religieuse des cercles de la nomenklatura entourant le premier président ukrainien, L. Kravtchouk, et Philarète, ancien métropolite de l’Église orthodoxe russe. Celui-ci est nommé à la tête de l’EOU-PK. Dans le contexte de la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass à partir de 2014, les revendications de l’Église ukrainienne se font davantage entendre. Le 6 janvier 2019, le patriarcat de Constantinople accorde l’autocéphalie à la métropole de Kiev. Dans son discours du 15 décembre 2018, à l’issue du concile, l’ancien président ukrainien, Petro Porochenko, loue la reconnaissance d’une « nouvelle Église sans Poutine […] et sans prière pour l’armée russe » qui marque « la véritable indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de Moscou ». 

L’autocéphalie est un marqueur de l’ukrainité, symbole de souveraineté territoriale, d’indépendance et d’identité distincte. L’Église d’Ukraine est pro-Union européenne et lutte contre le séparatisme pro-russe du Donbass en 2014. Elle utilise l’ukrainien dans les célébrations religieuses, contrairement au slavon pour l’Église russe. Les diocèses passés sous la juridiction de l’Église d’Ukraine ne versent plus une part de leurs revenus financiers au patriarcat de Moscou. 

La collusion entre le Kremlin et l’Église russe

À l’opposé, le Kremlin et le patriarcat de Moscou développent le concept de Russkiy mir (« Monde russe »), qui correspond à la civilisation, dominée par Moscou, de l’espace socioculturel et supranational englobant non seulement la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, mais qui s’étend au territoire de l’Eurasie. Cette idéologie s’appuie sur trois principaux piliers : l’orthodoxie, la culture et la langue russe, la mémoire historique et la vision communes de développement social. Vladimir Poutine et le patriarche Kyrill évoquent systématiquement le Russkiy mir dans tous leurs discours officiels. Une fondation a même été créée en 2007. Le 31 janvier 2019, le patriarche de Moscou déclarait que « l’Ukraine n’est pas à la périphérie de notre Église. Nous appelons Kiev la Mère de toutes les villes russes. Kiev est notre Jérusalem. L’orthodoxie russe a commencé là. Il est impossible pour nous d’abandonner cette relation historique et spirituelle ». Les intérêts de l’État deviennent les intérêts de l’Église et vice-versa. L’Église orthodoxe joue un rôle majeur dans la propagande de « l’idée nationale » : elle est considérée comme une institution d’État. Si elle n’est pas constitutionnellement la religion officielle, elle peut recevoir des financements d’État et même participer aux activités diplomatiques du pays. 

« Les forces du mal »

L’autocéphalie de l’Église ukrainienne, actée par le patriarcat de Constantinople — la première juridiction autocéphale de l’Église orthodoxe par le rang — est désormais reconnue également par l’Église orthodoxe de Grèce et par le patriarcat d’Alexandrie et de toute l’Afrique. Elle arrache l’Ukraine au Russkiy mir. En réaction, le patriarcat de Moscou a rompu sa communion avec ces trois Églises. De leur côté, les Églises orthodoxes canoniques autocéphales, indépendantes sur le plan juridique et administratif, sont unies les unes aux autres par la confession d’une foi commune et une reconnaissance réciproque. C’est au nom du Russkiy mir que Vladimir Poutine a prétexté secourir les russophones en annexant la Crimée en 2014. Maintenant, il s’apprête à annexer le Donbass et il prétend secourir les orthodoxes du patriarcat de Moscou. L’Église russe dénonce des persécutions et des restrictions à la liberté religieuse en Ukraine par des organisations nationalistes et d’extrême-droite, qui seraient accompagnées de représentants de l’administration et de la police locales, ainsi que des convocations des prêtres de l’EOU-PM par le service de sécurité ukrainien (SBU). 150 procédures de contestation contre les transferts de paroisses jugés illégaux ont été lancées depuis 2019, notamment dans la région de Vinnitsa qui est devenue un épicentre de cette lutte larvée. L’Église russe a recensé les attaques prétendues et une carte interactive des transferts forcés de paroisses. 

Les Églises ukrainiennes condamnent unanimement l’injustice de l’attaque russe du 24 février.

Ces répressions, aussi avérées soient-elles, justifient-elles une invasion ? Les Églises ukrainiennes condamnent unanimement l’injustice de l’attaque russe du 24 février. Le métropolite de Kiev, Onuphre, pourtant habituellement aligné sur la position du patriarcat de Moscou dont il dépend, parle d’une « répétition du péché de Caïn qui a tué son propre frère ». « Une telle guerre ne peut avoir de justification devant Dieu ni devant les hommes », ajoute-t-il. Le patriarche de Moscou, d’abord prudent, s’est quant à lui fendu d’une homélie très politique dimanche 27 février, qualifiant ceux qui luttent contre l’unité historique des deux pays de « forces du mal ». « Que le Seigneur protège de la guerre fratricide les peuples qui font partie d’un même espace, celui de l’Église orthodoxe russe […]. Une terre dont font partie aujourd’hui la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, d’autres tribus et d’autres peuples », a-t-il ainsi prié. 

Les fragilités de l’Église autocéphale

Alors que le Kremlin et le patriarcat de Moscou continuent de se soutenir mutuellement et d’affirmer leur pouvoir, l’Église autocéphale d’Ukraine pourrait se fragiliser. Elle rencontre encore un problème de légitimation sur la scène locale et sur la scène internationale. Elle est affaiblie par des dissensions internes depuis le retrait du patriarche Philarète de l’union des orthodoxes d’Ukraine en juin 2019. Celui-ci a fait marche arrière pour conserver son patriarcat de Kiev. L’Église autocéphale d’Ukraine souffre également de l’absence de reconnaissance unanime des autres Églises orthodoxes autocéphales (seulement trois sur 14). Il y a de plus une différence entre les institutions d’État et les préférences confessionnelles locales qui dépendent davantage des traditions ou de la personnalité du prêtre que du rattachement juridictionnel. Ce sont plutôt des populations ciblées qui en font un enjeu important, comme les anciens combattants et les nationalistes. En réalité, avant 2018, sur 19.000 paroisses en Ukraine, 13.000 revenaient au patriarcat de Moscou et 6000 aux Églises autonomes. À la fin de l’année 2018, seulement 600 paroisses ont rejoint l’Église d’Ukraine, et encore parfois sous la contrainte. 

Zelensky abandonne l’Église autocéphale

Mais cette nouvelle Église a surtout perdu son soutien politique depuis l’élection de Volodymyr Zelensky en avril 2019. Le nouveau président ukrainien se moque bien de cette Église nationale que son prédécesseur Porochenko avait réussi à faire reconnaître. Alors qu’il n’était encore qu’un animateur de shows télévisés, il ne manquait pas de remplacer le terme « tomos » (le décret d’autocéphalie accordé par le patriarche de Constantinople) par « thermos »… En revanche, face à l’invasion russe, Zelensky a su revêtir le costume présidentiel. Exhortant les Ukrainiens à résister, il a appelé le 1er mars les Européens à « prouver qu’ils sont avec l’Ukraine ». « L’Europe sera beaucoup plus forte avec l’Ukraine en son sein […]. Sans vous, l’Ukraine sera seule », a- t-il ajouté en réclamant une intégration « sans délai » de son pays à l’Union européenne. Sera-ce suffisant pour déjouer les plans du président Poutine et du patriarche Kyrill ? 

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