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Ukraine : « Il faut soigner le mal de l’âme russe »

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A. Arjakowsky

Antoine Arjakovsky.

Antoine Arjakovsky - publié le 01/03/22

Alors que l’attaque russe contre l’Ukraine gagne en intensité, l’historien français d’origine ukrainienne et directeur de recherche au collège des Bernardins Antoine Arjakovsky analyse les causes du conflit et notamment sa dimension religieuse.

Historien, auteur de Voyage de Saint-Pétersbourg. Anatomie de l’âme russe (Salvator, 2018), Antoine Arjakovsky a publié plusieurs essais sur les origines du conflit entre les deux pays : Russie-Ukraine : de la guerre à la paix ? (Parole et Silence, 2014) ; Occident-Russie, comment sortir du conflit ? (Balland, 2017). Il soutient que la guerre a commencé en 2014. Pour Aleteia, il analyse les causes politiques, géopolitiques et historiques du conflit russo-ukrainien, mais aussi son facteur religieux. Selon lui, il ne faut pas négliger la dimension spirituelle de la crise qui est la plus profonde : l’enjeu est de soigner le mal de l’âme russe dans toute sa profondeur. 

Aleteia : Avez-vous été surpris par l’attaque russe en Ukraine ?
Antoine Arjakovsky :
En fait, l’attaque russe de l’Ukraine dure depuis 2014. En France, on a voulu croire qu’il s’agissait d’une guerre civile ukrainienne et on a rangé tranquillement ce dossier dans les « conflits gelés ». Mais pour ceux qui connaissent l’histoire des relations russo-ukrainiennes, cette annexion de 2014 et cette déstabilisation du Donbass opérée par la Russie représentaient la marque de l’idéologie du monde russe qui s’est emparée de l’élite dirigeante du Kremlin, et qui progressait et menaçait toute l’Ukraine et aussi toute l’Europe. Beaucoup de ceux qui doutaient de mes analyses exposées dans trois livres entre 2014 et 2018 ont ouvert les yeux lorsqu’en décembre dernier les Russes ont exigé des pays de l’OTAN qu’ils reviennent en arrière sur les élargissements de 1997 (Pologne, Hongrie, République Tchèque) et des années suivantes (pays Baltes, pays d’Europe du sud). Mais comme l’écrit l’universitaire Françoise Thom, il reste encore beaucoup de gens en Occident fascinés par la puissance apparente de l’État russe.

Pensez-vous que les véritables buts de guerre de Vladimir Poutine soient dictés par des impératifs de sécurité ? L’OTAN est-elle vraiment une menace pour lui ?
Les véritables buts de Vladimir Poutine consistent avant tout à préserver son pouvoir et sa fortune colossale estimée par K. Dawisha à plus de 50 milliards de dollars (Putin’s Kleptocracy, Simon and Shuster, 2014). Chacun sait au Kremlin que l’OTAN est une alliance défensive qui n’a aucune intention d’envahir la Russie. Cet argument de l’encerclement est utilisé par l’empire russe depuis des siècles pour légitimer son expansion comme l’a très bien montré l’historien russe Michel Heller dans son Histoire de la Russie et de son empire (Plon, 1997). En revanche, le fait que l’Ukraine parvienne à montrer que la démocratie libérale est compatible avec le développement économique et la progression du niveau de la population est insupportable. L’argument de l’encerclement en effet ne devient plus pertinent car l’Ukraine, dans l’idéologie du monde russe, est considérée non pas comme une périphérie mais comme formant le cœur même de l’identité « russe ».

D’après vous, le Kremlin est-il dans une logique d’annexion pure et simple ou de domination indirecte, comme ce fut le cas avec les pays satellites de l’ex-URSS ?
Le Kremlin a souhaité étendre à toute l’Ukraine sa logique de domination impériale. Par une logique plus mafieuse que réellement étatique, il a réussi jusqu’à présent à paralyser les aspirations des habitants de Crimée ou du Donbass en se présentant comme leur protecteur. Il semblerait que Vladimir Poutine souhaite organiser une partition de l’Ukraine, avec une partie à l’est et au sud disposant d’un statut comparable à celui des républiques auto-proclamées du Donbass, et une partie à l’ouest du Dniepr qui disposerait d’une certaine autonomie mais sans réelle marge de manœuvre en raison du poids exercé par la Russie (un peu comme les pays Baltes à l’époque soviétique). Ce plan correspond à ce qu’on sait de l’idéologie du monde russe qui s’imagine que la langue, l’appartenance confessionnelle ou l’origine ethnique sont déterminantes pour constituer un peuple. C’est passer à côté de l’idée moderne de nation fondée non seulement sur l’espace d’expérience mais aussi sur l’horizon d’attente, le désir de se projeter dans un espace de civilisation fondée sur des principes et non pas sur des déterminations. De plus, l’Ukraine est le plus grand pays d’Europe et ne peut être avalé aussi facilement, surtout que depuis 1991 ce pays est passé à travers trois révolutions qui ont forgé son identité d’État-nation de façon indélébile. En outre, cette logique impérialiste est incompatible avec les aspirations profondes de la population ukrainienne de former un État-nation indépendant, démocratique et pro-européen.

Vladimir Poutine invoque l’histoire pour fonder son projet politique. La Russie et l’Ukraine sont-elles bien toutes deux nées dans le même berceau, au IXe siècle : la principauté de la Rous’ de Kiev ?
En 2017, le président Porochenko s’est vertement opposé à la déclaration du président Poutine qui, à l’occasion d’une rencontre avec le président Macron, avait présenté Anne de Kyiv, l’épouse de Henri Ier, devenue reine des Francs entre 1051 et 1060, comme une « princesse russe ». Le cabinet du président ukrainien avait rappelé qu’au XIe siècle, la Russie n’existait pas comme État, tandis que la fille de Iaroslav le Sage était « originaire de Kyiv, pas de Moscou [à cette époque, Moscou n’existait pas] ». Cette mise au point du gouvernement ukrainien fut entendue par le président français. Mais, quatre ans plus tard, le 8 mars 2021, le Forum économique mondial de Davos publia un article célébrant la princesse Olha de Kyiv (890-969), la grand-mère du prince Volodymyr, grand prince de la Rous’ de Kyiv (958-1015) comme « la fondatrice de la Russie moderne ». À nouveau, le 11 mars 2021, l’ancien président ukrainien Petro Porochenko, parfaitement conscient des enjeux mémoriels, publia sur sa page facebook une réplique vigoureuse : 

« La Russie a l’habitude d’imposer des mensonges au monde, sa vision alternative de l’histoire et des récits impériaux. Pour marquer le 8 mars, le Forum économique mondial, que je respecte profondément, a publié une liste de six femmes qui ont changé l’histoire du monde. C’est un grand honneur que dans cette liste figurait également notre princesse Olha, une sainte égale des apôtres, dont la mémoire est honorée à la fois par les Églises orthodoxe ukrainienne et catholique. Pouvez-vous imaginer mon indignation lorsque j’ai lu que le Forum économique mondial a qualifié notre princesse de dirigeante russe et de fondatrice de la Russie moderne. Et son mari, le prince Ihor, ils ont décidé de l’appeler Ivan. En effet, la princesse Olha était une dirigeante éminente qui a conquis les tribus rebelles, mené la toute première réforme de l’État et établi de solides relations diplomatiques avec l’Europe occidentale. Mais avec sa capitale à Kyiv, la Rous’ existait sur le territoire de l’Ukraine moderne, de la Biélorussie et de la Russie, et par conséquent, la princesse Olha ne peut pas être considérée comme un ancêtre de la Fédération de Russie, car la Principauté de Moscou ne fut fondée que plus de 300 ans après son décès. »

Le Forum économique mondial supprima cette information de son site Internet, mais le conflit des mémoires reste entier. En effet, les historiens de métier savent que les communautés nationales sont des communautés imaginaires fondées sur une identité plus politique et mémorielle que territoriale et historique. Les historiens français et allemands se sont disputés pendant plus d’un millénaire la légitimité de la continuité mémorielle et politique avec l’Empire de Charlemagne. De même, la guerre des mémoires fait rage aujourd’hui entre l’État russe, qui érige en 2014 une statue au prince « Vladimir » en face du Kremlin (alors que, comme le rappellent les historiens ukrainiens, l’État russe ne date que du XVIIe siècle) et l’État ukrainien qui se présente comme l’héritier direct du prince Volodymyr (alors que, comme l’affirment les historiens russes, l’Ukraine fut conquise par de nombreux envahisseurs avant de pouvoir être reconnue comme un État indépendant par la communauté internationale au XXe siècle) (Cf. Revue Nunc, 50-51, mai 2021).

Est-il pertinent de parler de la dimension religieuse des tensions existant entre l’Ukraine et la Russie ? Comment les Églises orthodoxes se positionnent-elles dans le conflit ?
Oui, la Commission « Vérité, Justice et Réconciliation » entre la Russie et l’Ukraine que j’ai créée en 2018 avec plusieurs centaines d’experts a bien considéré que le facteur religieux était bien l’une des quatre sources de la guerre russo-ukrainienne, à côté des autres causes politique, géopolitique et historique. Je vous invite à lire ce rapport disponible sur le site du Collège des Bernardins. Le patriarche Kirill de Moscou a qualifié dimanche 27 février 2022, au quatrième jour de l’invasion du pays par la Russie, les opposants à Moscou en Ukraine de « forces du mal » qui veulent briser l’unité historique entre les deux pays. Lors de son homélie, il eut ces paroles : « Que Dieu nous préserve de ce que la situation politique actuelle en Ukraine, pays frère qui nous est proche, soit utilisée de manière à ce que les forces du mal l’emportent. » Il réitérait de la sorte son soutien à l’invasion russe de l’Ukraine. Selon lui, les « forces du mal » sont celles qui « combattent l’unité » de l’Église orthodoxe russe avec les pays issus de la Rous’, cet État médiéval dont il considère que l’empire russe est l’héritier direct et unique. L’une des deux Églises orthodoxes ukrainiennes, celle qui est reconnue par Moscou, a pris ses distances par rapport à ces déclarations incendiaires. Mais cette Église est en perte de vitesse en Ukraine du fait de sa forte dépendance à l’égard de la Russie et de sa vision du monde ultra-conservatrice et anti-œcuménique. 

Seule une théologie purifiée de tout manichéisme et une ecclésiologie de communion permettraient à l’Église orthodoxe russe de se débarrasser de son discours impérialiste.

Il est clair que, dans ce contexte, seule une théologie purifiée de tout manichéisme et une ecclésiologie de communion permettraient à l’Église orthodoxe russe de se débarrasser de son discours impérialiste. L’autre Église orthodoxe en Ukraine, l’Église orthodoxe d’Ukraine (reconnue par plusieurs Églises orthodoxes à commencer par celle de Constantinople), représente de ce point de vue une source d’espérance. En effet, elle est fidèle à l’héritage sapientiel de l’Église médiévale ukrainienne, celle qui apparaît dans l’extraordinaire mosaïque de la Sagesse de Dieu dans la cathédrale sainte Sophie de Kiev. Cet héritage consiste à comprendre l’histoire du monde comme celle la rencontre de la sagesse créée et de la sagesse divine, la fameuse divino-humanité au sein de laquelle la liberté humaine n’est pas absorbée par la toute-puissance divine mais participe à sa glorification. Simultanément cette Église de Kiev est tournée vers le temps présent puisque ses offices liturgiques ont lieu en langue ukrainienne et non pas en vieux slavon comme dans l’Église orthodoxe russe. Enfin, sans être encore pleinement consciente de sa mission œcuménique, elle souhaite renouer des liens avec l’Église catholique et notamment avec l’Église grecque catholique ukrainienne. Ce désir ne s’était pas manifesté jusqu’à présent en raison de la domination de l’Église moscovite en Ukraine. Or celle-ci, sous domination de Staline, avait contribué en 1946 à l’étouffement total de l’Église grecque-catholique ukrainienne, une blessure qui n’est toujours pas soignée entre les deux Églises.

Où peuvent résider aujourd’hui les espoirs de paix ?
Il convient de travailler simultanément sur les quatre causes du conflit afin de soigner le mal de l’âme russe dans toute sa profondeur. Il ne faut pas négliger la dimension spirituelle de la crise qui est la plus profonde. C’est ce que j’explique dans mon livre Voyage de Saint-Pétersbourg. Anatomie de l’âme russe (Salvator). Mais à court terme, il s’agit de travailler très rapidement à l’envoi de casques bleus en Ukraine à des fins humanitaires pour éviter la boucherie. Il convient aussi de prendre des sanctions très dures à l’égard de la Russie pour susciter un changement de gouvernement en Russie et une démocratisation du pays. L’Église catholique pourrait quant à elle s’appuyer sur l’Église grecque catholique ukrainienne qui est l’une des plus vivantes en Ukraine aujourd’hui. Cette Église a noué des liens avec l’Église orthodoxe d’Ukraine, composée de plus de 15 millions de fidèles et soutenue vigoureusement par le patriarche Bartholomée de Constantinople. Si le pape François parvenait à nouer un dialogue direct d’amitié et de solidarité avec Mgr Épiphane, le chef de cette Église, il parviendrait à encourager les efforts d’ouverture de cette Église qui constitue l’un des piliers principaux de l’identité nationale ukrainienne.

La prière des chrétiens dans le monde s’avère aujourd’hui indispensable.

Il faudrait aussi que l’Église orthodoxe du patriarcat de Moscou sorte de sa torpeur post-soviétique et se repente de ses compromissions avec le pouvoir communiste et aujourd’hui avec l’État russe néo-impérialiste. Mais c’est une autre histoire, encore plus complexe et douloureuse. C’est pourquoi la prière des chrétiens dans le monde s’avère aujourd’hui indispensable pour aider les chrétiens de Russie et d’Ukraine à admettre leurs responsabilités dans le conflit, à se demander pardon mutuellement et à se projeter ensemble vers une nouvelle ecclésiologie de communion et d’amour.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain

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