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« Aux yeux de François Mauriac, le Pape représentait plus que lui-même »

FRANÇOIS MAURIAC

Photo12 via AFP

François Mauriac en 1959.

Philippe Dazet-Brun - publié le 17/02/22

L’Église a toujours connu des périodes agitées, où les décisions romaines provoquent débats et déchirements. Grande voix catholique de son temps, le romancier François Mauriac sut faire preuve d’une authentique liberté de parole, parfois très critique, mais toujours fidèle à l’autorité, explique son biographe Philippe Dazet-Brun à Aleteia.

Prix Nobel de littérature en 1952, mort en 1970, le romancier catholique François Mauriac parle peu aux nouvelles générations catholiques. Pourtant, cet homme de foi, qui fut un journaliste de combat, vécut à la pointe de tous les grands événements de l’histoire agitée de l’Église du XXe siècle. Entre la « question moderniste » et celle de l’Action française, la naissance de l’Action catholique, les prêtres ouvriers et le concile Vatican II, il a pris part à toutes les controverses de son temps, souvent de façon inattendue, à la fois réformateur et conservateur. Pour Philippe Dazet-Brun, qui vient de publier Mauriac dans l’Église catholique (Cerf), « son positionnement peut être médité aujourd’hui. Il est celui d’un laïc aimant son Église, mais soucieux de préserver sa liberté de jugement à l’égard de toute forme de pouvoir au sein de la hiérarchie ecclésiale ».

Aleteia : Mauriac ne fut pas un homme de pensée au sens où il ne laisse pas derrière lui une œuvre de théologien ou de philosophe, mais il fut un journaliste de combat dont les engagements, à la fois critiques, tourmentés et fidèles à l’égard de l’Église, pourraient servir d’exemples aux chrétiens d’aujourd’hui. N’est-ce pas là un fil directeur de votre biographie centrée sur cette relation de l’écrivain avec l’Église catholique ?
Si François Mauriac ne fut en effet ni théologien ni philosophe, il fut cependant un témoin de sa foi dans un temps qui ne diffère guère du nôtre. L’écho des événements du siècle dernier dans l’Église ont toujours en effet, insensiblement, les mêmes tonalités aujourd’hui. Au fond, il s’agit incessamment de répondre à la question de l’adaptabilité du discours, de l’enseignement voire du fonctionnement de l’institution au mouvement du monde. Et Mauriac, en tant que catholique, ne pouvait pas rester silencieux ; il ne le pouvait pas parce qu’il lui était intimement impérieux de dire son opinion sur les faits, mais aussi parce qu’on attendait de lui qu’il le fît. On ne peut imaginer aujourd’hui la voix qu’il représentait après la Seconde Guerre mondiale : il était un écrivain écouté, et pas seulement parce qu’on le redoutait. Ses prises de position ont été, du reste, si diverses, embrassant des causes si inattendues pour son milieu — catholique et bourgeois — que cette liberté de propos suscitait l’attention de beaucoup. Aussi, son positionnement dans l’Église peut-il être médité aujourd’hui. Il est celui d’un laïc aimant son Église, mais soucieux de préserver sa liberté de jugement à l’égard de toute forme de pouvoir au sein de la hiérarchie ecclésiale. Un exemple : il fut très attaché à la figure du prêtre ; il connut de nombreux ecclésiastiques et certains lui furent d’un grand secours spirituel. Pour autant, si l’un d’entre eux manquait à l’exigence d’être à l’image du Christ, Mauriac ne le ratait pas. 

Mauriac se disait lui-même « chrétien turbulent ». Pourtant, il était issu d’un milieu bourgeois conservateur. Sa mère, rappelez-vous, détestait les radicaux anticléricaux. D’où lui est venu cette attirance pour les idées nouvelles dans l’Église ?
Le fait marquant de sa vie fut la perte de son père alors que François Mauriac n’avait que 20 mois. Or, ici, la mort n’a pas signifié absence. L’ombre du père recouvrit le destin du fils en ce sens que Jean-Paul Mauriac était sur le plan politique et religieux opposé aux convictions de sa femme. Elle était catholique jusqu’à la bigoterie et hostile à la République laïque ; il était agnostique et fidèle aux valeurs de 1789 : un double héritage qui s’exprime dans la présence des exigences de piété quotidienne et dans le poids d’une mémoire pénétrée de libre pensée. Certains des enfants Mauriac glissèrent du côté de la mère, comme Pierre. François, lui, fit du tout un alliage de fidélité et de liberté. D’où ce recul, ce ton dans l’attachement à l’Église. 

Toutefois, si l’héritage n’est pas à négliger, le caractère joue aussi sa part. Et, là, on a affaire à la psychologie d’un être qui se distingue toujours du lot, qui ne déteste rien que l’encasernement et les voies droites des chemins balisés. Les marges ont ainsi acquis sa curiosité. C’est dans ce creuset-là aussi que sa veine romanesque trouve sa source. Comme si, sur le plan de la foi, il y avait toujours, pour lui, quelque chose à sauver chez ceux pour qui le salut ne semble pas assuré.

Entre la « question moderniste », l’Action catholique et les prêtres ouvriers, quels ont été ces grands combats ?
Le trait commun à ces « combats » mauriaciens tient à un enjeu dont l’acuité se fait de plus en plus sentir au siècle dernier : l’Église ne doit pas parler qu’à elle-même ; l’Église est avant tout apostolique. Elle doit être en dialogue avec les sciences, décaper ce qui opacifie la Parole — tant dans son enseignement que dans la liturgie —, elle doit enfin aller au-devant de ceux qui l’ont quittée ou de ceux qui ne la connaissent pas (le milieu ouvrier depuis les années 1920, notamment). L’Église est cette barque d’où les filets sont sans cesse jetés. Mauriac comprend donc la nécessité des évolutions. Il se fait, d’ailleurs, plus virulent dans les années 1940 avec un texte, qui paraît à La Table ronde en 1948, où s’exprime sa « vénération irritée » : La Pierre d’achoppement. Aussi accueille-t-il avec joie l’annonce du concile Vatican II.

Dans sa jeunesse, il est ouvertement en conflit avec les positions de la hiérarchie catholique, puis à la fin de sa vie, il devient carrément critique pour les thèses du progressisme chrétien : n’est-ce pas sa foi dans l’Église et son amour de l’Église qui le guida dans son évolution personnelle ? 
On peut voir en effet comme une rétractation : avancé trop avant dans ses positions, il se serait replié sur un refus de toute évolution. Je crois que ce n’est pas complètement vrai. Si conscient fut-il de l’opportunité de changements, il n’allait jamais dans des remises en question fondamentales. Ainsi, lors du modernisme, il ne suivit pas Loisy jusque dans l’hérésie ! Ainsi, lors de la mise au pas des prêtres-ouvriers en 1953, il ne contesta pas la décision du Saint-Siège même si elle le fit souffrir. 

Aux yeux de François Mauriac, le pape représentait donc plus que lui-même : une communion, dans une sorte de fusion des temps, entre le Christ et son vicaire.

En somme, il y avait chez lui un périmètre de la contestation possible au-delà duquel il n’irait pas. On discerne bien ce qui ne peut être remis en question pour Mauriac : toute la vérité dogmatique, la réalité de la vie sacramentelle, la sacralité de la liturgie et du sacerdoce ordonné, la soumission à l’autorité pontificale. Or, s’il a de la sympathie pour quelques prêtres « modernistes » (Laberthonnière, en particulier), s’il est un soutien des prêtres-ouvriers, c’est justement parce qu’ils ne portent pas leurs convictions jusque dans la rébellion. Rien ne lui est plus étranger que le vent de contestation né dans le groupe de prêtres « Échanges et dialogue » dans les années 1960. Rien ne le scandalise plus que la désacralisation de l’Eucharistie. Ici, est-ce Mauriac qui a changé ou certains mouvements postconciliaires qui vont trop loin ?

Pour bien comprendre ce que furent les positions — que l’on peut considérer comme conservatrices, voire réactionnaires — de Mauriac après le Concile, je prendrai pour comparaison celle à établir avec les démocrates-chrétiens à l’égard de l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres. Dans les années 1920, ils œuvraient pour l’unité de l’Europe et étaient de chauds partisans de la réconciliation franco-allemande. Auguste Champetier de Ribes, président du Parti démocrate populaire, assistant à une messe à Notre-Dame-des-Victoires en 1931 en compagnie du chancelier Brüning avait été couvert d’insultes nationalistes ! Dès lors que Hitler fut au pouvoir, ils manifestèrent leur ferme hostilité au nouveau régime installé outre-Rhin. Avaient-ils changé ? Selon certaines perspectives sans doute. Mais sur l’essentiel ? Non. C’est parmi eux qu’on trouva les plus solides appuis de la construction européenne après la Seconde Guerre mondiale. Les circonstances avaient changé, non leur idéal. Ainsi Mauriac reste-t-il assez largement fidèle à lui-même. Il n’y a guère que sur le latin liturgique qu’il semble hésiter, mais, ici, la donnée de dilection est, me semble-t-il, plus affective que théologique.

Une question pour finir sur sa relation à l’autorité du pape. Il en connut sept, en rencontra trois : Pie XI, Pie XII et Jean XXIII. Là aussi, si sa parole à l’égard des papes fut toujours très libre, il accorda de plus en de plus de prix à l’autorité du pontife romain et à l’obéissance requise par les chrétiens au siège de Pierre. C’était pour lui une question de foi. Vous citez un de ses propos significatifs dans son Bloc-notes : « Ce serait absurde d’être avec le Saint-Père chaque fois que ses paroles et ses actes vont dans le sens de nos préférences, et de nous opposer à une réforme qu’il approuve et qui ne nous plaît pas. » Soutenir le pape au-delà de ses propres opinions, c’était pour lui essentiel ? 
Le pape incarnait la continuité apostolique, la pérennité incarnée d’une fondation : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Rien n’a dissous cette continuité, pas même les turpitudes que l’Histoire nous révèle de certains pontifes médiévaux. Aux yeux de François Mauriac, le pape représentait donc plus que lui-même : une communion, dans une sorte de fusion des temps, entre le Christ et son vicaire. Aussi, même s’il fut dérangé, exaspéré ou même attristé par certaines décisions pontificales voire par des silences de Rome, il ne détacha pas sa barque du vaisseau amiral. Il resta fidèle. C’est une grande épreuve pour un catholique que de souffrir par son Église. Lui, l’endura, l’accepta. D’autres, on le sait, quittèrent l’Église. Au fond, il ne manqua pas à une exigence qu’il faut sans cesse se rappeler dans la tourmente intérieure : ne jamais désespérer. Savie spirituelle est certainement la clé de cette fidélité. Voilà pourquoi je m’attache maintenant à étudier sa foi et sa spiritualité.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.

Pratique

Mauriac dans l’Église catholique, Ou la fidélité aux aguets, par Philippe Dazet-Brun, Cerf, 2021.
Tags:
Concile Vatican IIÉgliseFrançois MauriacVatican
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